Éditions Fradet

 

 


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Daniel Pellus


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1359 : le siège de Reims par les Anglais

par Daniel Pellus

    En décembre 1359 commence l’une des épreuves les plus dures qu’ait subie la ville de Reims : le siège de la cité par les Anglais. Les Rémois s’attendaient à cette opération. La guerre dite de cent ans n’en était qu’à sa vingt-deuxième année. Une trêve conclue deux ans plus tôt entre le roi de France et le roi d’Angleterre avait donné un peu d’espoir aux populations des campagnes réduites au dernier degré de pauvreté et à celle des villes accablée de taxes énormes. Las! cette trêve n’avait pour but que de permettre aux deux nations de souffler pour se préparer à reprendre la lutte...

    Les hostilités reprennent le 28 octobre 1359 lorsque l’armée anglaise, forte d’au moins 12000 hommes – certains chroniqueurs ont avancé le chiffre, sans doute exagéré, de 100000 – partie de Sandwich, débarque le soir à Calais. Commandée par le roi Édouard III, elle se met en route quatre jours plus tard, traverse l’Artois, région pauvre déjà dévastée par la guerre, le Cambrésis plus riche, où les soldats anglais s’adonnent joyeusement au pillage, et la Picardie avant de se diriger tout droit vers Reims.

    L’objectif du roi d’Angleterre est clair : il s’agit pour lui de s’emparer du centre religieux de la France, là où l’on a sacré Clovis et les rois de France, et de s’y faire sacrer lui-même roi de France et d’Angleterre. Ce qui, à son avis, donnerait le coup de grâce à la monarchie française et asservirait à jamais notre pays.

1359-le-siege-de-reims-par-les-anglais.jpg

Siège de Reims par Édouard III.
Bibliothèque nationale de France,
Manuscrits occidentaux,
Français 2643, f. 253


    Lorsqu’ils arrivent en vue de Reims, les Anglais réalisent de suite que la ville est bien défendue et qu’il est inutile de tenter un assaut. Ils entreprennent alors un siège en règle. Édouard III déploie ses troupes autour de Reims, dans le but d’intercepter les communications et d’empêcher les approvisionnements et les secours de pénétrer dans la ville. L’armée anglaise est divisée en six corps qui vont prendre position aux postes-clés. Le prince de Galles, fils aîné du roi d’Angleterre, s’installe à Villedommange. Guerrier redouté, on l’appelle «le prince noir». C’est lui qui, quatre ans plus tôt, en 1355, après avoir débarqué à Bordeaux avec ses 15000 hommes, a semé la terreur dans tout le Languedoc. Sa troupe a pillé, brûlé les villages, violé les filles et pendu des paysans, ne laissant derrière lui que ruines et larmes

    Pendant que ce prince établit ses quartiers dans le village terrorisé, le comte de Richmond et le comte de Northampton s’installent à Saint-Thierry, le duc de Lancastre à Brimont, tandis que le maréchal d’Angleterre prend quartier à Cernay et Jean de Beauchamps à Bétheny. Quant à Édouard III, il occupe l’abbaye de Saint-Basle, en partie détruite, qu’il quitte parfois pour la commune voisine de Verzy.

    Le cercle est fermé. Mais les Rémois attendaient l’ennemi de pied ferme. Conscients que cette guerre interminable allait se rallumer, ils ont puissamment renforcé, dès le début de la trêve, les fortifications qui entourent la cité. Le capitaine Guillaume de Châtillon, homme de guerre efficace, a organisé les habitants en compagnies commandées par des «dizainiers», des connétables et des «quarteniers». Et il a fait entasser à l’intérieur de la cité une quantité impressionnante de vivres et de grains. Les partis anglais qui s’étaient emparés des châteaux et forteresses des environs ont été chassés. On coupa les arbres autour de la ville, sur plusieurs lieues à la ronde. Les baraques situées hors les murs furent détruites, ainsi que les constructions qui gênaient à l’intérieur de l’enceinte. Les Rémois, pour une fois unis, s’attendent à un siège long et dur, le roi d’Angleterre ne cachant pas son intention de «rester devant Reims jusqu’à ce que la ville fut tombée en son pouvoir».

    Il fallait informer le régent (le roi Jean le Bon était prisonnier des Anglais) de la résolution des Rémois de résister aux Anglais. Le message est confié à un certain Rogier de Bourich qui parvient à traverser les lignes anglaises. Le régent  dans sa réponse se contente d’engager les Rémois à garder leur loyauté envers la couronne de France. «Vous avez à bien défendre votre ville contre nos ennemis, pourquoi nous apercevons clairement la grande loyauté de vous, et très bonne et vraie amour que vous avez à Monsieur, à nous et à la couronne de France, dont nous vous savons tant bon gré, et tant de coeur nous vous en remercions, et vous prions qu’en cette bonne volonté et loyauté veuillez toujours de mieux en mieux persévérer, comme bons et loyaux sujets, comme toujours vous avez fait...» Les Rémois devront se contenter de ces belles paroles, qui n’annoncent aucune mesure pour les seconder. La lettre fait savoir seulement que le connétable de France a été envoyé à Reims, mais que, après s’être avancé jusqu’à Troyes, il est rentré à Paris : «On va le renvoyer en Champagne et le mettre à votre disposition.» Les Rémois attendront vainement ce connétable, qu’ils ne verront jamais...

    À Reims, le moral est toujours bon. Une bonne harmonie continue à régner dans la population. Les habitants, aidés par les seigneurs, les chevaliers et les écuyers de la région venus se réfugier dans la place, veillent à la garde des portes et des remparts. Ils font de fréquentes sorties d’où ils ramènent des prisonniers anglais. De temps en temps, des détachements ennemis s’approchent de Reims, mais, voyant les remparts bien gardés, ils se retirent avant d’être à portée des flèches et regagnent leurs campements, où la vie n’est pas rose. Le temps est froid et humide, la terre détrempée. Le blé et le fourrage commencent à manquer, et les troupes anglaises doivent aller loin pour se procurer du ravitaillement. Les habitants de Villedommange voient régulièrement les cavaliers du prince de Galles débouler la rue du village, foncer vers les Mesneux et Reims... et revenir le soir, fourbus et crottés, apparemment de fort méchante humeur. Beaucoup de chevaux et des hommes périssent dans ces expéditions. La situation pour les Anglais devient catastrophique. «Il semble, dit un historien, que le Ciel est venu au secours de la Gaule.»

    Convaincu du courage des Rémois et de l’inutilité de poursuivre cette opération, pour laquelle il a dépensé déjà tant d’argent, Édouard III se résout à lever le siège. Le 11 janvier 1360, il donne l’ordre du départ. Le sacre d’un roi d’Angleterre dans la cathédrale de Reims n’aura jamais lieu... L’historien Jean Hubert, qui a retracé toutes les péripéties de ce siège historique, raconte que des Rémois sont sortis de la ville pour tomber sur les traînards. Ceux-ci abandonnèrent leurs bagages et prirent la fuite.

    Les Rémois ne cachent pas leur joie après la fuite d’Édouard III. Ils décident aussitôt d’expulser tous les Anglais du pays. La première expédition groupant 300 hommes armés, une quarantaine d’arbalétriers et quelques pièces d’artillerie s’attaque au château de Sissonne occupé par les Anglais et de nombreux prisonniers français. Ils donnent l’assaut, enlèvent la place, libèrent les prisonniers et exterminent la garnison.

    Quelques jours plus tard, les Anglais qui occupent la forteresse de Courlandon sont attaqués par les Rémois, qui en tuent trente-deux et mettent le reste en fuite. Les environs de Reims sont maintenant complètement débarrassés de la présence anglaise.

    Extrait de Reims 1000-1600 - Six siècles d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2007. Tous droits réservés.