Éditions Fradet
Reims  


Dernière mise à jour :
31/3/2018


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Le Poilu Troglodyte
Chronique de la vie ordinaire
dans les tranchées
de Champagne
et d’ailleurs en 14-18

par Dominique Fradet










 


Le Poilu, journal des tranchées, Juin 1918,
"Le chaos"


    Juin 1918. — Quelques signes déjà, qui ne mentent point, annoncent le chaos dans lequel nous allons entrer.
    Défilés derrière le moindre boqueteau, le plus modeste vallonnement – tout, alentour, est si plat! – les emplacements de batteries se multiplient. Bossuées, verdegrisées, enfoncées en terre, en guise de pilotis, pour faire des cales, à grands coups de talon, les douilles de 75 traînent, innombrables. Certains boyaux, bouleversés par la riposte ennemie, inutiles après l’avance, sont à demi comblés. Le sol, déchiré plus fréquemment, est fouillé de maints abris d’occasion. Les cartouches abandonnées sèment partout leur pointe aiguë. Les arbres assassinés ne sont plus que des bâtons, souches, fatras sans feuilles ni fleurs.
    Nous atteignons la crête. Et ce n’est plus, là où s’engagea vraiment l’action, qu’une vaste souffrance de la terre et des hommes.
    C’est un champ prodigieux de craie soulevée, d’armes brisées, de loques et de cadavres. Et nous peinons à retrouver quelques directions essentielles. Lignes françaises, lignes allemandes, l’obus et la mine ont tout mélangé. C’est un fouillis inextricable de boyaux éboulés, de gourbis défoncés, une imploration tumultueuse vers le ciel de charpente rompue.
    Hachés, roulés, tordus, les réseaux de fil de fer barbelés cachent sous l’herbe qui repousse mille pointes acérées. Troués par les projectiles, rongés par les pluies, se déforment et se vident les nombreux sacs de terre qui servirent à retourner sans retard contre l’adversaire les positions enlevées. C’est un flux énorme de monticules blancs et qui, tous, confluent vers l’abîme : les grands entonnoirs, petite Suisse factice qu’ont formé, là-bas, les explosifs.

    Tout à coup, dans la tranchée que nous suivons, le premier cadavre s’offre à notre vue. Un cadavre, non, car le crâne émerge seul de la paroi – le corps, pris, sous l’effondrement, s’enfonce dans le talus – un crâne ? même pas du reste, car la boîte osseuse, largement ouverte sur le sommet, se présente vide et sale. Une esquille lamentable, rattachée par un fragment de peau que recouvrent encore quelques cheveux décolorés, tachés de sang, tourne au vent sur ce noir.
    Des crânes! des crânes!
    Des crânes partout se dépouillent et blanchissent. Dans une manière de guérite creusée en pleine craie, sur un lit d’ossements brisés, quelque main pieuse en vint aligner trois, parade macabre, sur une même ligne. Des maxillaires en pagaye perdent leurs dents.
    Des crânes, dis-je, en masse! Amis ou ennemis? nul ne le sait.
    Je bute. Une toile pourrie se déchire. Un craquement se produit. C’est encore un crâne qui lâche ses vertèbres, roule dans le creux du chemin, s’arrête et se cale sur un débris terreux.
    D’ailleurs le cadavre est ici partout. Jeux de princes, osselets royaux, les vertèbres abondent. Un squelette entier barre un transversal, nous l’enjambons. Le cul d’un bidon, une plaque de ceinturon ressortent seuls d’une sape effondrée. Sur la déclivité des entonnoirs où nous arrivons enfin, et dans lesquels tiendraient aisément de hautes maisons, éclats d’obus, boucliers et casques bossués, uniformes et cadavres, équipements, se rassemblent, innombrables. Qui ne surveille point sa marche écrase des restes humains.
    Vous écartez un chiffon, c’est un membre, une côte, de la charogne parfois, dont l’odeur qui monte vous fait blémir, que vous découvrez. Coupé, comme à la scie, au ras de l’épaule, privé de sa main, trop gonflé encore pour n’être qu’un os, un bras s’allonge, dérisoirement couvert d’un chandail qui s’effrite. Le canon d’un mauser surgit de terre sous nos pieds. Allons-nous le retirer, c’est un squelette entier qui, sous terre, va protester en se déglinguant d’une telle violation.
Mais nous poursuivons notre route.
    Cartouches, grenades, bandes de mitrailleuse éparses usinent l’œuvre de guerre. Des pelles et des pioches, rongées de rouille, gisent au pied d’abris abandonnés. Ici et là, trop fréquemment, des brodequins français, des bottes allemandes voisines, remplis d’os et de pus. D’un mur de sacs à terre dont la tranchée fut refaite une jambe sort et traverse en partie le chemin. C’est un moignon affreux qu’entoure une guenille rouge masquée d’une salopette bleue; nous compléterons plus loin, avec un os qui sort d’un soulier zébré de moisissure, le travail de l’obus.
    Puis voici un casque boche, casque de cuir bouilli, troué par les schrapnels, aplati dans sa chute et que je me dispose à ramasser comme souvenir. Mais à peine ai-je soulevé le drap verdâtre qui le cache en partie que je bondis en arrière. Gélatineux, verdâtres, boursouflés et couverts de bave, cinq petits morceaux de chair, une main rompue, grouillent et pourrissent.

    Oui la mort devient ici, et de quelque côté qu’on se tourne, une évidence horrible. Un renflement du terrain, une paroi qui se gonfle, là, en est un!
Parfois aussi la pluie tombe, et tout fermente.
    Puis le vent passe et draine le charnier.
    Ah! l’horrible puanteur!
    Analysera certes qui veut cette odeur à la fois forte et fade, cette peste qui imprègne les vêtements, colle encore au palais des heures après l’avoir ressentie. Mais qui l’a rencontrée, ne serait-ce qu’une fois, dans ce terrible décor, ne l’oubliera jamais plus.
    C’est tout le corps, les sens et le cerveau, c’est toute la peau qui le crie sans faiblir : «Ça pue le cadavre, ici, à vomir!»
    (En Champagne).
    G. Thuriot-Franchi,
    sapeur au 8e génie.

Paru dans Le Poilu daté de Juin 1918,  cet article signé  "Ève" (le docteur "Vève" en réalité)  est reproduit in extenso dans Le Poilu Troglodyte, éd Fradet, 2014.










Le Poilu, journal
des tranchées




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"Quatrième hiver,— Deux
six-briscards"
Dessin du sergent Bils.
Le Poilu,
Février 1918.