Éditions Fradet

 

 


Reims 1000-1600
Six siècles d'événements


Daniel Pellus


Reims 1600-1800
Deux siècles d'événements

Daniel Pellus


Reims 1800-1900
Un siècle d'événements

Daniel Pellus


Reims 1900-2000
Un siècle d'événements

Daniel Pellus




Reims 1000-2000 :
dix siècles d'événements


Les lettres de Jeanne d'Arc




1429 : Jeanne d'Arc écrit aux Rémois

par Daniel Pellus

    Après ce sacre expédié assez hâtivement, l’armée royale séjourne trois jours à Reims. Trois jours que les Rémois, une fois l’euphorie tombée, commencent à trouver un peu longs. Selon une tradition établie le jour du sacre de Louis VIII en 1223, les frais d’hébergement du roi et de sa suite et les dépenses engagées pour les fêtes populaires sont à la charge des bourgeois de la ville... en dépit de leurs protestations réitérées. Mais le sacre de Charles VII a été l’un des moins chers, si on le compare aux sacres fastueux de plusieurs souverains de sa descendance.

    Ces trois jours sont employés à tenter, en vain, une réconciliation avec le duc de Bourgogne. Finalement, le cortège royal s’ébranle le 21 juillet 1429 et sort de la ville par la porte Mars. Jeanne d’Arc accompagne le roi. La petite histoire raconte que son père, son frère et un oncle ont prolongé leur séjour à Reims, où ils semblaient se plaire, jusqu’au début septembre.     Le conseil de ville, généreux, décida de régler leurs frais d’hébergement à L’Âne Rayé et offrit même un cheval au père de Jeanne d’Arc pour lui permettre de retourner à Domrémy.

    Pendant ce temps, Jeanne d’Arc chevauche avec Charles VII et son armée. Non pas en direction de Paris, mais vers le prieuré de Saint-Marcoul à Corbeny. Un pèlerinage traditionnel «au retour du sacre» que les rois respectent depuis quatre siècles. Saint Marcoul était réputé pour guérir les scrofuleux. Des malades assez répugnants. On appelait «écrouelles» leurs ganglions tuberculeux d’où s’échappait un pus désigné sous le nom d’«humeurs froides». Selon la légende, le seul contact de la main du roi de France, à qui le sacre avait donné le même pouvoir que celui attribué à saint Marcoul, guérissait les scrofuleux. Ceux-ci, venus des quatre coins de la France, affluaient les lendemains de sacre à Corbeny. Ils croyaient fermement au vieux diction moyenâgeux : «Si roi te touche, Dieu te guérit».

    Un ancien instituteur de La Neuvillette, le quartier de Reims traversé par la route de Laon, M. André Fromage, a patiemment reconstitué le parcours suivi par le roi de France pour se rendre à Corbeny. Il s’agissait d’un «très modeste chemin rural partant de Reims et figurant sous l’appellation de vieux chemin de Laon sur le plan cadastral de l’ancienne commune de La Neuvillette, où il est aussi appelé chemin de la Canetière ou chemin de Jeanne d’Arc.» Ce chemin que parcourront vingt-cinq rois de France n’était en réalité qu’une «piste herbue et non empierrée». «Avec un peu d’imagination, conclut M. Fromage, on évoque le frappant contraste des somptueux cortèges sortant de Reims par la porte Mars pour aller à Corbeny, puis défilant sur ce si étroit et si mauvais chemin vert».

    Après La Neuvillette qui, après s’être appelée Nova Villa était devenue La Nue Ville au temps de Jeanne d’Arc, le cortège royal traverse, cahotant sur cette vieille piste, Villers-Sainte-Anne, un hameau aujourd’hui disparu de Saint-Thierry, puis Thil, Villers-Franqueux, Cauroy, Cormicy et Pontavert.

    Après avoir touché les scrofuleux, le 21 juillet au soir, le roi suit un itinéraire connu depuis sous le nom de chemin des Dames. Il passe la nuit du 22 au 23 juillet à Vailly-sur-Aisne. Et le 23 juillet il est à Soissons, où il franchit l’Aisne pour entrer dans la ville sur un pont situé à l’endroit qu’on appellera par la suite pont de Jeanne d’Arc. Le 30 il est à Château-Thierry et le 1er août à Montmirail. Les villes se rendent sans résistance les unes après les autres.
Puis, après la sortie de notre région, les destins de Charles VII et de Jeanne d’Arc se séparent. Le roi, renonçant à prendre Paris, licencie son armée et se retire derechef à Bourges et au château de Chinon. Le déception des villes qui s’étaient ralliées au roi est immense. Elle est particulièrement ressentie à Reims, où l’on craint un retour offensif des Bourguignons et de sévères représailles.

    La seule personne qui, en cette période incertaine, tente de réconforter les Rémois, ce n’est pas le roi, mais Jeanne d’Arc qui, depuis la cérémonie du 17 juillet, garde une profonde affection pour la cité des sacres. Elle écrit plusieurs fois à ses «chers et bons amis, les bons et loyaux Français de la cité de Reims». Dans sa première lettre (transcrite en français moderne) elle dit notamment : «Jeanne la Pucelle vous fait savoir de ses nouvelles, et vous prie et vous requiert que vous n’ayez aucune inquiétude sur la bonne querelle qu’elle soutient pour le sang royal, et vous promets et certifie que je ne vous abandonnerai pas tant que je vivrai. [...] Je vous requiers de faire bon guet et de garder la bonne cité du roi, et faites moi savoir s’il y a des oppresseurs qui vous veuillent faire tort, et aussi vite que je pourrai, je vous en délivrerai. Faites moi savoir de vos nouvelles. Je vous recommande à Dieu pour qu’il vous garde.»

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Lettre de Jeanne d’Arc aux habitants de Reims du 16 mars 1430
envoyée de Sully-sur-Loire.

Archives municipales et communautaires de Reims.

    Sept mois plus tard, tandis que Charles VII restait inactif au sud de la Loire, et que Reims se sentait menacée d’un siège par les Anglais et les Bourguignons qui dévastaient la Picardie et la Champagne, Jeanne écrit une seconde lettre : «Vous n’aurez pas de siège, si je puis sous peu rencontrer les ennemis. Et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils vinssent au devant de vous, fermez leur vos portes, car je serai bientôt près de vous, et s’ils y sont, je leur ferai chausser leurs éperons en telle hâte qu’ils ne sauront pas où les prendre, et cela arrivera si vite que ce sera bientôt.»

    La troisième lettre est écrite onze jours plus tard. Elle répond à une lettre des Rémois qui craignent un complot ourdi par quelques partisans du duc de Bourgogne vivant encore à Reims. Jeanne d’Arc les rassure : «Cela est exact : on a informé le roi qu’un grand nombre de vos compatriotes conspiraient contre lui et devraient livrer la ville aux Bourguignons. Mais le roi a appris, depuis, le contraire et reçu les garanties de fidélité que vous lui avez transmises : il en est très content. Croyez bien que vous avez ses bonnes grâces, et que si vous étiez dans l’embarras, si l’on vous assiégeait, il irait vous secourir. Je sais parfaitement que vous avez beaucoup à souffrir par suite de la cruauté de ces traîtres Bourguignons, nos ennemis. On vous en délivrera, au plaisir de Dieu, prochainement, le plus vite possible...»

    On connaît la suite. Les ennemis, Jeanne d’Arc les rencontrera, non à Reims, mais à Compiègne où elle sera faite prisonnière. Jugée par un tribunal, elle sera brûlée vive à Rouen. Le roi de France n’aurait pas fait un geste et n’aurait pas ébauché la moindre tentative pour empêcher ce crime.

    Extrait de Reims 1000-1600 - Six siècles d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2007. Tous droits réservés.