Éditions Fradet

 

 


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Daniel Pellus


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Reims 1000-2000 :
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1627 : pose de la première pierre de l'hôtel de ville de Reims

par Daniel Pellus

   Le 18 juin 1627, Nicolas Lespagnol, lieutenant des habitants, président du conseil de ville, pose solennellement la première pierre de l’hôtel de ville, au son des trompettes et des pétards, ce que précise le procès-verbal rédigé en ce jour historique : «Fut sonné les trompettes qui étaient au dôsme de l’horloge de l’ancien hôtel de ville, tiré deux douzaines de pétards qui furent mis sur la plate-forme de la porte Mars et eu après crié “Vive le Roi”».

    Jusqu’à la fin du du XVe siècle, le conseil de ville, ancêtre du conseil municipal, tenait ses réunions un peu partout : au Temple, au couvent des Cordeliers, au cloître de Notre-Dame. En 1499, il acheta un bâtiment situé sur la place du Marché-aux-Chevaux, à l’emplacement de l’hôtel de ville actuel.  Mais ce bâtiment était vétuste et trop étroit. Les conseillers qui s’y réunissaient finirent par envisager sa destruction et son remplacement par un édifice digne de la ville de Reims. Malheureusement, les fonds manquaient. Il faudra attendre le remboursement par le duc de Guise d’une somme de 22000 livres empruntées à la ville pendant les temps troublés de la Ligue pour permettre le démarrage de la construction d’une «maison de ville».

1627_hotel_de_ville_reims.jpg

"Le projet primitif de la façade du somptueux
et magnifique édifice de l’hostel de ville de Reims."
Bibliothèque municipale de Reims.


    Quel architecte a conçu cet édifice considéré comme l’un des plus beaux spécimens de l’architecture civile du XVIIe siècle? Curieusement, on l’ignorera pendant 250 ans. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que des historiens rémois, en fouillant dans les archives notariales, trouveront les traités passés entre la ville et un architecte. Il s’agit de Jean Bonhomme, qui avait déjà exercé son talent sur les portes et les remparts de la cité, et qui fut certainement le premier d’une lignée d’architectes. On y trouve son homonyme, Jean Bonhomme, réalisateur en 1707 du cloître de l’abbaye de Saint-Remi, et Nicolas Bonhomme, qui travailla en 1740 aux restaurations de la cathédrale.

    Jean Bonhomme élabore un beau projet qu’Edmé Moreau présente dans une gravure dédiée à «Messieurs les lieutenants, gens du Conseil et eschevins de la ville de Reims», et intitulé Le somptueux et magnifique édifice de l’Hostel de Ville de Reims.
Les premiers travaux sont rapidement menés. Ils concernent la construction du pavillon d’angle au coin de la rue des Consuls (rue du Général-Sarrail), achevé en 1628 et aussitôt occupé. On s’attaque ensuite à la façade et à la partie centrale, la plus majestueuse avec le campanile qui la surmonte, ses colonnes et ses sculptures. Celles-ci sont confiées à un sculpteur rémois, Nicolas Jacques, qui reçoit en 1634 la commande d’une statue équestre de Louis XIII devant couronner le fronton du pavillon central. La statue du roi foulant à ses pieds deux captifs ligotés est exécutée en bronze.

    Sous cette sculpture figure une inscription en latin qui aurait été rédigée par Nicolas Bergier, avocat et syndic de la ville :

    LUDIVICO. JUSTO.
    PIO. VICTORI. CLEMENTI.
    QUI. GALLORUM. AMOR..
    HOSTIUM. TERROR.
    ORBIS. DELICIAE.
    ÆTERNUM. TROPHÆUM. S.P.Q.R.P.P.
    M.DC.XXXVI

    (À Louis le Juste, le Pieux, le Victorieux, le Clément, l’amour des Français, la terreur des ennemis, le bonheur du genre humain, ce trophée éternel...).

    D’autres sculptures étaient prévues dans les niches aménagées sur le pavillon central. Certains y voyaient celles de Nicolas Lespagnol, de Nicolas Bergier, de Jean Rogier, lieutenant des habitants, et du célèbre graveur Robert Nanteuil. Mais ces niches resteront vides.

    Cette partie de l’hôtel de ville construite en neuf ans est inaugurée en 1636 par Claude Lespagnol, le frère de celui qui a posé la première pierre. Cette inauguration correspond avec l’une des dates les plus importantes de la vie administrative rémoise. Un arrêt royal met fin aux vieilles querelles et supprime les traditions surannées qui empêchaient une saine gestion de la cité, en ordonnant la fusion du corps des échevins et du conseil de ville.

    Auparavant, la vie municipale était complexe. Pendant longtemps, les archevêques furent les maîtres absolus de la cité. Lorsqu’apparurent les premiers échevins, au IXe siècle, leur rôle était au début fort modeste : ils exerçaient le pouvoir au nom de l’archevêque, à qui ils devaient prêter serment. Jusqu’au jour où Reims, après d’autres villes, commença à rêver de liberté. Mais les archevêques réagirent avec vigueur. Alors commença une longue lutte entre les échevins, qui avaient de plus en plus tendance à se considérer comme les seuls défenseurs des libertés municipales, et les archevêques qui voyaient d’un mauvais œil grignoter leur pouvoir seigneurial. Ceux-ci mirent rapidement  fin à cette situation en supprimant l’échevinage et en réprimant sans pitié la révolte qui couvait en ville. Il fallut attendre l’arrivée au 12e siècle d’un archevêque plus libéral, Guillaume de Champagne, appelé Guillaume aux Blanches Mains, pour que les Rémois se voient à nouveau accorder le droit d’élire chaque année douze échevins.

    Les guerres mirent provisoirement fin à ces querelles de clochers. Les Rémois, unis devant le danger, élirent un «conseil de ville» qui prit quelques mesures énergiques pour assurer la défense de la ville, et achever notamment la construction des remparts. Mais, le danger passé, l’union sacrée de la résistance ne dura pas. Les petites querelles reprirent de plus belle, avec cette fois cette troisième force qui avait démontré son efficacité et n’entendait pas disparaître. Au contraire. Au lieu de se contenter de son rôle militaire, qui avait été le sien jusque-là, et des affaires touchant à la sécurité, le conseil de ville, cherchant à accroître son influence, commença à s’immiscer dans les affaires d’administration générale, piétinant sans vergogne les plates-bandes des échevins. D’où de nouveaux conflits auxquels l’arrêt de 1636 met fin en ordonnant la fusion des deux corps en un organisme que l’on appelle Lieutenant, gens du Conseil et échevins de la ville de Reims.

    Quant à la construction de l’hôtel de ville, elle est interrompue. Pour quelles raisons? La ville doit avoir épuisé les sommes destinées à cette réalisation. D’autres soucis apparaissent : la Fronde et la guerre dite de Trente Ans. Au XVIIIe siècle, on donnera la priorité à un autre plan grandiose : la construction de la place Royale. Puis éclate la Révolution, au cours de laquelle l’hôtel de ville ne subit qu’une dégradation : la destruction de la statue de Louis XIII.

    Résultat : pendant deux siècles, l’hôtel de ville ne sera qu’un bâtiment asymétrique, composé de la partie centrale et de son aile gauche.

    Les travaux ne reprendront qu’en 1823 avec la construction de la partie droite de la façade. Ils se poursuivront en 1863 avec la construction des ailes donnant sur la rue des Consuls et la rue de Mars, puis leur réunion par un bâtiment donnant sur la rue de la Grosse Écritoire. L’ensemble sera achevé et inauguré  officiellement en 1880.

    Extrait de Reims 1600-1800 - Deux siècles d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2005. Tous droits réservés.