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1765 : Reims en fête pour l’inauguration de la statue de Louis XV

par Daniel Pellus

    Les Rémois vont vivre cinq jours de fête à l’occasion de l’inauguration de la statue de Louis XV, place Royale. Cette statue, on l’attendait depuis dix-sept ans, depuis le jour où Lévesque de Pouilly a lancé l’idée de la création d’une place au centre de laquelle serait placée la statue du roi.

    L’idée a été reprise par Legendre et commencée à être réalisée en 1757. La construction de la place est déjà en route lorsque l’on pense à la fameuse statue. Qui va la réaliser? On contacte d’abord le sculpteur Adam, mais c’est finalement le projet élaboré par Jean-Baptiste Pigalle qui est retenu. Un premier traité est passé avec lui, puis modifié en 1758 et 1761. Pigalle doit recevoir pour son travail une somme – impressionnante pour l’époque – de 400000 livres, plus 2000 livres de rente perpétuelle pour sa famille et 4000 livres de rente viagère pour lui.

    La statue est fondue en janvier 1763 à Paris, dans l’atelier de Pierre Cor, en présence d’une délégation du conseil de ville de Reims. L’opération est impressionnante, réalisée selon des procédés nouveaux. Pigalle racontera dans une lettre que l’un des conseillers, M. Clicquot, s’évanouit : «Il subit une si grande révolution, qu’après la fonte, il s’est trouvé mal pendant près de trois heures.»

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Cérémonie de l’inauguration de la statue de Louis XV
le Bien-aimé par Monsieur Rouillé d’Orfeuil le 26 août 1765.
Bibliothèque municipale de Reims.


    Le 7 juillet au matin, la statue de Louis XV et les sculptures qui l’accompagnent arrivent à Reims. Elles sont transportées sur trois chariots construits spécialement, tirés par des chevaux. Ce chargement pesant plus de trente tonnes a posé quelques problèmes. On a dû renforcer le pont de la porte de Vesle, visiter les caves des immeubles jusqu’à la place Royale et étayer celles qui, débordant sous la chaussée, menaçaient de s’effondrer.

    L’arrivée du convoi suscite la curiosité générale, provoque un afflux de badauds et une belle bousculade. La foule se presse sur tout le parcours pour admirer ces sculptures dont on leur parle depuis si longtemps. La statue de Louis XV est hissée sur le piédestal en marbre blanc, et les deux autres chefs-d’œuvre de Pigalle à ses pieds.

    Voici la description que donne Legendre de cet ensemble destiné à «transmettre aux siècles à venir la douceur du gouvernement et la félicité des peuples sous le règne de Louis XV le bien-aimé» : «Le roi est vêtu à la romaine, couronné de lauriers et il étend la main pour prendre le peuple sous sa protection. Aux deux côtés du piédestal sont deux figures, dont l’une exprime la douceur du gouvernement, et l’autre la félicité des peuples. La douceur du gouvernement est représentée par une femme tenant d’une main un gouvernail et conduisant de l’autre un lion, emblème d’un peuple fier mais docile à un gouvernement doux et modéré. La félicité des peuples est rendue par un citoyen heureux, jouissant d’un parfait repos, au milieu de l’abondance désignée par la corne qui verse des fruits et des fleurs. L’olivier croit aux pieds du citoyen assis sur des ballots de marchandise. Sa bourse ouverte marque sa sécurité, et un agneau qui dort entre les pattes d’un loup est le symbole de la paix et de la tranquillité.»

    La présence de cet agneau va provoquer une intervention assez cocasse de plusieurs conseillers qui souhaitent voir l’agneau remplacé par un enfant. Ils craignent que l’on voie dans ce groupe une allusion au fameux dicton : «99 moutons et un Champenois font 100 bêtes».

    L’inscription à graver sur le socle donne lieu à une sorte de concours académique auquel participent «les beaux esprits de Champagne et de France», dont Voltaire et Diderot, des académiciens et des poètes régionaux. Finalement, on retient les textes remaniés proposés par Simon Clicquot-Blervache et l’Académie des Inscriptions. Les voici :

    A Louis XV
    Le meilleur des rois
    Qui, par la douceur de son gouvernement
    Fait le bonheur des peuples
    1765

Au dos, on trouve ces deux épigraphes :

    De l’amour des Français, éternel monument
    Instruisez à jamais la terre
    Que Louis, dans nos murs, jura d’être leur père
    Et fut fidêle à son serment
   
    Érigé par la ville de Reims en MDCCLXV
    M. Sutaine étant lieutenant
    M. Coquebert vice-lieutenant, M. Clicquot prévôt
    M. Clicquot-Blervache procureur du roi syndic

    Les festivités prévues pour l’inauguration commencent, selon un programme détaillé affiché depuis plusieurs jours sur les murs de la ville. Le 25 août 1765, une messe solennelle est célébrée à la cathédrale, et le soir l’intendant de Champagne, Rouillé d’Orfeuil, convie à un grand banquet les dignitaires du chapitre, les membres du conseil de ville, les représentants des diverses juridictions et de nombreuses personnalités.
Le 26 août, un grand cortège part de l’hôtel de ville et se rend place Royale par les rues de la Vignette (de Pouilly), du Maillet-Vert (Carrouge), de Gueux (Talleyrand), de la Porte-aux-Ferrons (place Myron-Herrick) et des Tapissiers (rue Carnot). Y participent : un détachement de 16 cavaliers de la maréchaussée ayant à leur tête des trompettes et des timbales, une compagnie d’arquebusiers précédés de fifres, de clarinettes et de hautbois, une compagnie de jeunes gens à cheval, les 40 gardes du lieutenant des habitants, le corps de ville, le carrosse de l’intendant et de ses conseillers. A l’entrée de la place Royale, Pigalle s’avance vers l’intendant, qui le félicite avant de faire trois fois le tour de la statue, sous les acclamations, les coups de canon et le son des cloches de la cathédrale voisine.

    L’après-midi, un spectacle gratuit est offert aux Rémois, et un concert est donné à l’archevêché, tandis que place Royale et devant l’hôtel de ville des orchestres jouent des sérénades populaires. La journée se termine par un feu d’artifice tiré place de la Couture (place Drouet-d’Erlon), et par des illuminations publiques et privées.

    Le lendemain, un grand bal a lieu dans une belle salle construite au bord de la Vesle. Il est ouvert par Mme l’intendante accompagnée de M. Coquebert. Pendant ce temps, le peuple danse dans les Promenades, y mangeant et buvant sur les gazons. Mais il sera admis le lendemain à visiter la salle de bal, où des rafraîchissements seront offerts et où l’on dansera jusqu’à 9 heures du soir.

    ... La place Royale sera malmenée 27 après, pendant la Révolution. En 1792, la statue de Louis XV sera abattue par la population, et en 1793 le conventionnel Philippe-Jacques Ruhl, en mission dans le département de la Marne, s’emparera de la Sainte Ampoule contenant l’huile précieuse utilisée pour le sacre des rois et la brisera sur les marches du monument. La place sera débaptisée, deviendra place de la Liberté, puis place du Peuple avant d’être place Nationale jusqu’à l’Empire où elle sera place Impériale. Elle redeviendra Royale sous la Restauration, et on inaugurera en 1816 une nouvelle statue de Louis XV réalisée par le sculpteur Pierre Cartellier. Seules les sculptures entourant le piédestal, qui avaient été conservées, sont de Pigalle.

    Extrait de Reims 1600-1800 - Deux siècles d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2005. Tous droits réservés.