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23 juillet 1912 : l'inauguration officielle du parc Pommery à Reims

par Daniel Pellus

    Le 23 juillet 1912, 23000 spectateurs acclament à Reims vingt-sept athlètes de retour des Jeux olympiques de Stockholm. Toute la presse est là, qui parle abondamment de ces «Jeux olympiques de Reims», la première grande manifestation sportive organisée en province, du parc magnifique dans lequel se déroulent les épreuves — le parc Pommery, dont c’est l’inauguration officielle — et de son promoteur, le marquis Melchior de Polignac, considéré comme «le premier grand mécène sportif de France».

    Le marquis, sportif accompli, vient de réaliser un vieux rêve. Les travaux ont commencé quelques années plus tôt sur un vaste terrain désertique et caillouteux de 22 hectares situé près de la route de Châlons. Les plans ont été élaborés par un architecte paysagiste de génie, le Rémois Édouard Redont, qui a su donner à cet ensemble sportif le charme d’un jardin d’agrément, et en a fait un chef-d’œuvre de l’art paysagiste. À l’origine, le parc était destiné au personnel de la maison de champagne Pommery, mais il devint vite le premier grand parc sportif de France et sera longtemps considéré comme le plus beau.

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Le saut du grand obstacle.

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Un beau saut en longueur avec élan.

    Un an après cette grande manifestation sportive du 23 juillet 1912, le marquis de Polignac réalise un autre projet en ouvrant dans le parc le Collège d’athlètes, dirigé par le lieutenant de vaisseau Georges Hébert, qui va y enseigner sa célèbre «méthode naturelle» connue sous le nom d’hébertisme. Il s’agit d’une méthode simple, à la base de laquelle se trouvent la marche, la course, le saut, le grimper, le lever, la natation et les exercices de défense naturelle. Le parc Pommery offre déjà toutes les installations nécessaires pour la bonne marche de ce collège, qui suscite cependant quelques polémiques, certains intellectuels étant choqués par l’accouplement du mot collège au mot athlètes, d’autres qualifiant ce collège de «boutique à muscles», de «boîte à bachot pour candidats aux Jeux olympiques». Mais la nouvelle méthode séduit beaucoup de jeunes qui sont rebutés par les systèmes fastidieux d’éducation physique pratiqués dans les écoles.

    Pour comprendre cet engouement soudain, il faut savoir qu’au début du XXe siècle le sport est encore considéré comme une activité mineure, tout juste bonne pour quelques brutes «dépourvues d’intelligence et assez mal élevées pour s’exhiber à moitié nues en public». C’est pourquoi l’idée de créer un parc spécialement conçu pour la pratique de jeux de plein air était une idée révolutionnaire. Il a fallu toute la foi, la fougue et la jeunesse du marquis de Polignac pour se lancer dans cette aventure et la réaliser en quelques années, en dépit des critiques, qui ne manquaient pas.

    La récompense arrivera en 1913, lorsque le président de la République, Raymond Poincaré, qui vient d’inaugurer à Reims les nouvelles salles du musée et l’hôtel de la Mutualité, décide de visiter le Collège d’athlètes. Surprise générale! Jamais un président de la République ne s’est «aventuré», selon l’expression d’un journaliste, dans une manifestation sportive. Le maire de Reims lui-même, le bon docteur Langlet, s’est montré très réticent avant de conduire Raymond Poincaré au parc Pommery : «Jamais je ne mènerai le président voir des hommes qui marchent à quatre pattes. C’est un retour offensant aux âges primitifs»...

    Mais le président trouve «vraiment beau, très beau» le spectacle sportif qui lui est présenté. Il assiste à une leçon de gymnastique, puis de natation, s’amuse en considérant la course à quatre pattes,  et admire «le modelé des muscles et la souplesse des corps». Sa satisfaction est considérée par la presse comme la consécration officielle de l’éducation physique en France. Ce que le journal L’Opinion commentera en ces termes : «Il est bien flatteur d’assister à une journée historique... Nous sommes ravis que la consécration officielle de l’éducation physique n’ait pas eu lieu en mars dernier, sous les verrières du Vél’d’Hiv. On  aurait pu en induire que l’éducation physique était une affaire bien parisienne et que l’idéal était de la pratiquer en vase clos. Reims, cela vaut mieux. C’est de la bonne décentralisation. Et puis, le nom de la cité royale sonne je ne sais quoi de plus traditionnel, de plus auguste lorsqu’il s’agit d’une consécration, que notre Paris cosmopolite et multiple. A Paris, l’événement pouvait être masqué par un crime passionnel ou par le mariage de Mlle Mistinguett. A Reims, il eut toute sa valeur. Il fut à l’échelle, si j’ose dire, de la cathédrale et de l’histoire de France».

    A Reims, la méthode Hébert va révolutionner l’enseignement de l’éducation physique dans les établissements scolaires. Georges Hébert se rend lui-même deux fois par semaine au lycée de jeunes filles. Habituées à une gymnastique morose faite d’une suite fastidieuse de mouvements de bras et de jambes — un, deux, trois, levez les bras, baissez les bras... —, les lycéennes découvrent avec émerveillement cette méthode qui leur permet de courir dans les jardins du lycée, de grimper à la corde, de jouer à saute-mouton. Dès lors, l’heure de gymnastique devient l’une des plus agréables dans le programme des études secondaires.

    Malheureusement, les jours du Collège sont comptés. En 1914, le jour de la mobilisation générale, ses athlètes se dispersent.

    Certains ne reviendront pas. Et le parc Pommery, situé sur le front, ne sera plus en 1918 qu’un amas de ruines. Cependant, par la suite, il sera restauré et connaîtra encore de belles manifestations sportives et de grandes fêtes. C’est notamment sur ses terrains que s’entraînera, à son époque glorieuse, la fameuse équipe du Stade de Reims.

    Extrait de Reims 1900-2000 - Un siècle d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2001. Tous droits réservés.