Éditions Fradet
 


Reims 1900-2000
Un siècle d'événements

Daniel Pellus


"Daniel Pellus a commencé sa carrière à «l’union» le jour même de ma naissance en 1947, rue Clovis, et j’ai eu la chance de le rencontrer vingt ans plus tard lorsque, timidement, j’ai proposé mes tout premiers articles au grand quotidien régional.  Je puis donc témoigner de sa passion pour Reims, son histoire, ses richesses." Patrick POIVRE D'ARVOR.



Reims_1000-2000_75page.jpg

Reims 1000-2000
Dix siècles d'événements
Le coffret (4 volumes)


Dernière mise à jour :
24/08/2014







 

 


La folle journée du 30 août 1944 à Reims

    «Ils arrivent! Ils sont là!» Dans toute la ville, en cette matinée du 30 août 1944, le même cri est sur toutes les lèvres. Après les dernières escarmouches qui ont eu lieu dans la nuit, les Allemands sont partis sans tambour ni trompette par la route de Rethel. Aux premières heures, les patrouilles américaines, qui ont campé à Cormontreuil et à la Maison-Blanche, investissent la ville. Prudemment dans un premier temps. Les GI avancent silencieusement, en file indienne, mitraillette au poing. Mais ils sont vite rassurés. A Reims, il n’y a plus que des amis.

    Le soleil d’août monte dans le ciel. En même temps la joie éclate partout. Une joie immense, indescriptible. Les drapeaux tricolores surgissent aux fenêtres. Dans l’air pur, les cloches sonnent, et le bourdon de la cathédrale donne lui aussi de la voix. C’est, traditionnellement à Reims, celle des grands jours. Toute la population est dans la rue pour voir les libérateurs, les toucher, comme pour se persuader que c’est bien vrai, que ce n’est pas un rêve. Les jeeps, les camions, les chars américains affluent maintenant par le pont de Fléchambault,  puis par le pont de Laon.

    Toute la journée, le cœur de Reims va battre sur le même rythme extraordinaire. Les GI sont submergés. Ils accueillent avec le sourire de véritables grappes humaines sur leurs jeeps, les capots de leurs camions et leurs tanks. On leur donne des fleurs. Les filles les embrassent. Un vieillard s’approche et leur tend une bouteille de champagne qu’il a conservée pendant toute l’Occupation en prévision de ce grand jour. De leur côté, les libérateurs distribuent cigarettes, chewing-gums, boîtes de conserve.

    Autres images de la Libération : rue Condorcet, un nuage de fumée s’élève. La foule fait un autodafé de la littérature nazie abandonnée dans l’ex-librairie allemande. Et rue de Vesle, des Rémois se transforment en coiffeurs et tondent quelques femmes qui se sont fait remarquer en compagnie de soldats allemands.

    Pendant cette grande kermesse improvisée, d’autres événements, qui eux ne sont pas improvisés, mais sont l’aboutissement d’un plan élaboré depuis plusieurs semaines, se déroulent au cœur de la cité. La population découvre alors d’autres combattants, français ceux-là. Ils portent un brassard au bras, parfois un casque, un fusil sur l’épaule, un revolver ou une grenade à la ceinture. Ce sont les soldats sans uniforme, les combattants clandestins. Ceux que la propagande allemande qualifiait de «terroristes et de bandits à la solde de Londres et de Moscou».

    Dans la matinée, Pierre Bouchez, commandant départemental des FFI (Forces françaises de l’intérieur) s’installe dans les locaux de l’ancienne Kommandantur,  place Godinot. Pierre Schneiter prend de son côté ses fonctions de sous-préfet, pour lesquelles il a été désigné depuis deux semaines par l’organisation clandestine. Peu avant midi, une cérémonie a lieu place Royale. En présence du colonel Bouchez, des membres du Comité départemental de la Libération, présidé par Michel Sicre, et de nombreux résistants, les couleurs sont montées sur un mât dressé une demi-heure plus tôt.
Au début de l’après-midi, l’activité officielle se porte vers l’hôtel de ville, où s’est installé le Comité local de la Libération présidé par Fernand Kinet. A 14h30, le conseil municipal de la Libération est installé. Le docteur Bouvier, qui a assumé les délicates fonctions de premier magistrat de la cité pendant les derniers mois de l’Occupation, passe ses pouvoirs au docteur Billard, désigné par le Comité de la Libération pour remplir les mêmes fonctions jusqu’à de nouvelles élections.

    L’ancien et le nouveau maires sont des chirurgiens très connus et estimés à Reims. Ce qui nous vaut un dialogue plein d’humour. Avant de lui remettre son écharpe, le docteur Bouvier déclare en souriant à son confrère : «Après tout, il ne s’agit que d’un changement de bistouri...» Le docteur Billard réplique : «Bien sûr, mais maintenant le microbe est mort!»

    Le 2 septembre, après la grande fête de la Libération, Reims est en deuil. A la cathédrale, les Rémois rendent un poignant hommage aux résistants morts dans les derniers combats : onze jeunes tués dans le maquis de Champlat, et trois fusillés dans le fort de Brimont. La liste n’est pas close. Quelques jours plus tard, on retrouvera dans les Ardennes les corps de trois Rémois tombés en juillet dans un guet-apens monté par la Gestapo. Parmi eux figure André Schneiter, le frère du sous-préfet de Reims.
On fait le bilan. Dans la Marne, 107 résistants ont été tués dans les combats, 78 autres ont été fusillés ou assassinés sommairement. Et il y a tous ceux qui ont été déportés. Beaucoup mourront dans les camps de concentration. Quelques-uns reviendront, en 1945...


    Extrait de Reims 1900-2000 - Un siècle d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2001. Tous droits réservés.


contact@editionsfradet.com



1944_30_aout_reims_americains.jpg

Un char américain fait une pause
dans les Promenades.


1944_30_aout_reims-ffi.jpg

Quelques FFI encore armés.


1944_30_aout_reims_rue_carnot.jpg

La rue Carnot et la place Royale le 30 août 1944. Le lendemain, les autorités publiaient un communiqué invitant les piétons à utiliser les trottoirs.


(Photos Francise Fortenfant-Adam)