Éditions Fradet

 

 

Brassens 
par
Didier Agid

 

Chapitre 5

Lui devant

 

Georges Brassens, ce personnage improbable, s’est trouvé en quelques années en symbiose avec la France des années 50. Le miracle Brassens, peut-être l'essentiel de son aventure, c'est d'avoir donné à tous les Français une œuvre digne de leur patrimoine littéraire sous une forme telle que tout francophone, quel que soit son niveau d'éducation, puisse l'intérioriser, la faire sienne. Et que des marchands de son époque et d'aujourd'hui aient pu en faire des produits à faire pâlir d'envie toute la profession du spectacle. À méditer.

Les Français se reconnaissent très vite dans cet homme du terroir, au physique somme toute rassurant, à la voix virile et tendre, flanqué d’un solide contrebassiste et s’accompagnant d’un instrument semblant si facile à gratter.

Les Français? Pas tous et pas tout de suite. D'abord, comme l’a bien raconté Patachou (19), il est difficile de se rendre compte aujourd'hui à quel point l'allure physique du bon Georges pouvait choquer en 1952. Ses cheveux qui  paraissent maintenant plutôt courts étaient «longs» pour l'époque. La moustache, si elle est cousine de celle du camarade Staline, n'a pas reçu autant de soins que celle de Clark Gable et puis, vu des «braves gens», Staline… Sur scène, dès ses débuts, il s'obligera à porter chemise blanche et cravate – alors qu'en privé il n'en porte jamais. Mais on n'est quand même pas loin du préjugé de «sale gueule». D'ailleurs, alors qu'un jour il attend son ami Pierre Onténiente devant l'Inspection des Impôts (que celui-ci avait réintégrée en revenant de Basdorf), le chef de service s'inquiète de la présence de cet individu aux allures louches. En outre, à peu près la moitié de ses chansons étant interdites d'antenne, les spectateurs venus en famille voir le chanteur de La chanson pour l'Auvergnat et Pauvre Martin reçoivent les gaillardises rabelaisiennes du Gorille ou d'Hécatombe comme des insultes à la bienséance. Il arrive qu'ils quittent ostensiblement la salle. Brassens, qui ne s'intéresse qu'au public qui aime ce qu'il fait, ne fait rien pour amadouer les autres. Il aurait même tendance à en rajouter. Il entre en scène sans saluer, pose un pied sur sa chaise et chante. Entre deux chansons, il va retrouver l'immuable Pierre Nicolas au fond de la scène, échange avec lui quelques mots à voix basse et revient à sa chaise pour la prochaine. À la fin du spectacle, pas de courbettes, mais un sourire complice. Et c'est tout. Cette façon d'agir est tellement contraire aux habitudes que certains spectateurs, parfois relayés par la presse locale, y voient de l'insulte, et se crée la légende tenace du grossier personnage qui méprise son public. Cerise sur le gâteau, Brassens a tendance à s'invectiver lui-même, en termes peu châtiés évidemment. L'entendant des premiers rangs, certains en concluent qu'il les insulte...

Mais ceux qui le rejettent prennent vite la mesure de sa popularité, cèdent à son sourire, se laissent séduire par un répertoire où la fleur bleue et les bons sentiments sont moins absents que les premières apparitions le faisaient craindre… La presse n'est plus qu'éloges, il fait bientôt presque l'unanimité. Les opinions négatives publiquement exprimées sur Georges Brassens, après l'affirmation de son succès, sont rares. On peut citer celle du poète Alain Bosquet qui, lorsque Brassens recevra en 1967 le Grand Prix de poésie de l'Académie française, s’exclamera dans le quotidien Combat daté du 10 juin : «Brassens? Pourquoi pas Fernandel?» et, très surprenante, celle de François Truffaut n'appréciant pas chez Brassens «la division du monde en deux : les pacifistes et les bellicistes, les intelligents et les idiots, les poètes et les bourgeois, les amoureux et les flics et pour parler de style le sien est tellement laborieux et appliqué qu'on devine les rimes un vers à l'avance(20).»

Pendant plus de vingt-cinq ans, la France profonde aimera s'identifier à ce personnage. Enseignant le français à Boston, Brian Thompson, déclarera  : «J'ai souvent dit à mes étudiants que si l'on connaissait une centaine de chansons de Brassens, on aurait une entrée tout à fait privilégiée dans la mentalité, la façon de sentir, la façon d'être pour ou celle d'être contre des Français, la façon d'être iconoclaste, antimilitariste, anti-autorité, anti-ceci ou anti-cela, l'individualisme(21).» Quand, à quarante-cinq ans, il se nommera lui-même «Tonton Georges» dans Le bulletin de santé, il tapera dans le mille : pour beaucoup, il est l'oncle complice, celui qui ose dire des gros mots et à qui on confie ses petits secrets.

Ses premières chansons avaient été composées avec le seul soutien de quelques rares amis, dans l'inconfort et sans savoir qui les interpréteraient. On peut tout de même se demander dans quelle mesure il n'avait pas, dès qu'il a eu en main les quelques chansons qui seront ses premiers succès, la volonté consciente ou inconsciente de les interpréter lui-même. Parmi ses premières chansons, il y en a près d'une dizaine qui ne pouvaient être portées que par lui. Aucune chanteuse, bien entendu, ni aucun chanteur «établi», ne pouvait, en 1952, se permettre de chanter des textes racontant des histoires de viol d'un juge par un gorille ou de flics rossés par des mégères à grands coups de mamelles. Des textes si «scandaleux» que Jacques Canetti dut, pour les faire accepter par le groupe Philips, les faire éditer sous un label en dormance, Polydor. C'est ce contexte qui a obligé Brassens à monter sur scène, mais la victime n'était-elle pas un peu consentante?

Depuis qu'il a la faveur du public, il peut créer dans le confort matériel, débarrassé par le solide Pierre Onténiente des contraintes du quotidien comme de la gestion de ses spectacles et de ses biens, entouré d'amis prêts à l'aider, chacun dans sa compétence.

Bien des créateurs se sont, dans de telles conditions, laissés affadir par la facilité. De fait, en 1954, son énorme succès l'étourdit un temps, il craint de ne plus pouvoir écrire, mais se ressaisit vite. Il écrira jusqu'au bout de sa vie.

«Quel plus bel exemple que celui de Georges Brassens commençant par des chansons relativement faciles comme Brave Margot ou Hécatombe pour aboutir, sans perdre un client, au contraire, à ces chansons merveilleuses de dureté, nettes comme des eaux-fortes, amères et belles, que sont Archibald, Grand-Père, La marche nuptiale?» Le propos est de Boris Vian(22).

Brassens considérera toujours que son véritable travail est la création de nouvelles chansons. La scène restera toujours pour lui une activité soumise au rythme du travail créatif. Il y revient quand il est prêt à remplir un 33 tours 25cm (soit huit à onze chansons), 30cm (onze à quatorze chansons) à partir de 1964.

Les chansons des trois premiers 25cm sont, à peu de choses près, celles qu’il avait présentées à Patachou en 1952. Encore que la datation des chansons de Brassens soit un exercice périlleux, car souvent il ne les dépose à la Sacem qu'au moment où leur publication rend la formalité obligatoire. Bonhomme, par exemple, écrite en 1943, ne sera déposée qu'en 1956 et publiée en 1958.

Le quatrième 25cm paraît en mars 1956, à cheval sur les créations d'avant et après la célébrité. De sorte que, pour la première génération des amateurs de Brassens, il reste, avec les trois autres, le «fonds» de base. Presque toutes les chansons de ce disque seront d'incontestables tubes : Je me suis fait tout petit, Marinette, Le testament, Colombine (sur un poème de Verlaine), Le nombril des femmes d'agent, La légende de la nonne (sur un poème de Victor Hugo).

Marinette, c'est une pochade sur le soupirant ridicule, dont le leitmotiv

...j'avais l'air d'un con, ma mère,

passera dans le langage populaire.

En 1956, quand il publie Le testament, Brassens n'a que trente-cinq ans. La force de cette chanson est telle que Gabriel García Márquez, le futur prix Nobel, l'adore immédiatement, à une époque où sa connaissance de la langue française n'était encore que rudimentaire.

La forme poétique choisie – ballade en strophes carrées : huit vers de huit syllabes – est chère au poète dont Brassens se sent le plus proche, François Villon, dont l'œuvre majeure est justement… un testament. Double hommage.

Accrochée à cette charpente : une succession d'images inspirées, de

Est-il encor debout le chêne
Ou le sapin de mon cercueil?

à :

Me v'la dans la fosse commune,
La fosse commune du temps

et, par-dessus tout cela, l'habillage d'une mélodie dont l'harmonie est largement empruntée au jazz – par l'enchaînement des accords, par les accords de transition sur les fins de vers, par le glissement constant du mode majeur au mode mineur.

Le chanteur Georges Salard a un ami qui lui demande à chaque rencontre de lui chanter Le testament. Comme à chaque fois il fond en larmes, le chanteur hésite et, à chaque fois, l'ami lui dit : «Ça ne fait rien, chante!»

Colombine est un véritable modèle de mise en musique de poème classique. Le texte de Verlaine y laissait une indication «Do, mi, sol, mi, fa». Le compositeur, en la respectant, donne une mélodie aérienne, légère comme les vers impairs du poète. À l'inverse, il traite au galop les strophes de La Légende de la nonne de Victor Hugo.

Auprès de mon arbre... Dans une lettre datée du 1er janvier 1958, Charles Trenet fait part de son enthousiasme à Brassens : «Je commence l'année en écoutant votre œuvre et je me félicite de vivre avec vous car je vais assister (j'espère) à tout ce que vous me (nous) promettez et qui est déjà définitif. La chanson de l'arbre est le chef-d'œuvre de notre temps. Merci. Bons baisers(23).» On peut aussi remarquer que le thème de la chanson – sa musique aussi, d'ailleurs –  est très proche des blues traditionnels. Ce «je vivais heureux» est celui de la nostalgie des bonheurs simples.

Une seule chanson reste (relativement) à l'écart de la grande popularité : Les croquants. Mystère, car cette chanson allie très belle mélodie et paroles sur un thème cher à la tradition française : l'amour ne s'achète pas. Lison, fille honnête, sœur de la brave Margot, ne se vendra pas aux «croquants», frères des «braves gens» de La mauvaise réputation. Le temps fera justice à cette petite perle cachée.

L’artiste solitaire est devenu monument national. Il faut dire aussi que son physique de gros garçon joufflu et insupportable se mue doucement en tête noble. Ce n'était pas prévu, mais c'est réel. «Les mecs comme Brassens, ça vous impressionne sans bouger», lâchera un jour Pierre Brasseur(24). Il résiste, au grand dam de ce qu’on n'appelait pas encore   la presse people (mais tout simplement presse à scandale), qui trouve en lui un sujet bien récalcitrant. Ils en seront quittes à lui faire une réputation d’«ours», ce à quoi il répondra par quelques déclarations affirmant que s’il est «ours», c’est un ours «drôlement bien léché», et surtout par trois chansons à l’humour incisif : Le pornographe, Les trompettes de la renommée et Le bulletin de santé. Il est clair que des professionnels du spectacle, il a bien peu besoin. Aucun directeur de marketing n’aurait pu fabriquer un personnage aussi bien taillé pour la mise sur le marché : une moustache, une pipe, une guitare, une chaise pour poser le pied gauche, quelques chats autour, et tout le monde l’a reconnu. Ajoutez une voix tellement typée qu’elle fait la joie des imitateurs et vous voilà avec un profil parfait de «vedette». Le courant passe. De 1953 à 1977, toujours et partout, il remplira les salles.

Tenir bon contre les médias n’est que la superficie des choses. Sa résistance est plus profonde. La manne financière qui se déverse sur lui – il sera l'un des chanteurs français les mieux payés de son temps et ses disques se vendent par millions – ne fera que l'effleurer. Jamais il ne s'inquiétera ni de son compte en banque, ni des ventes de ses disques, ni de négocier ses droits. Il a l'immense chance de pouvoir confier tout ça à Pierre Onténiente qui remplira son rôle protecteur avec tant de zèle qu'un jour un correspondant, au secrétariat de René Clair, donnera à ce cerbère et pour l'éternité le nom d'un détroit aussi rocheux que redoutable : Gibraltar. Pour Brassens, l'argent, au-delà de l'avoir sorti de la pénurie extrême, de lui avoir permis d'acheter une paire de chaussures à Jeanne, n'est qu'un accessoire agréable, mais un accessoire. Il s'en libère par la générosité. Une générosité dans tous ses comportements. Quand il achète un livre, un disque ou un objet quelconque, c'est bien souvent par dix, pour en faire profiter des amis. Chaque fois qu'il a changé de voiture ou de logement, il n'a pas revendu, mais donné. Il aide discrètement plus d'un ami et s'étonne quand l'ami le rembourse. Sa vie est simple. Il continuera des années à vivre dans sa chambre, dans la toute petite maison de ses amis Jeanne et Marcel Planche (l’achetant quand même…), n’y ajoutant qu’un minimum de confort. La cuisine où Jeanne reçoit ne permet d'accueillir que six invités. Si un septième se présente, Jeanne le renvoie impitoyablement : «Tu reviendras demain(25)!» On imagine la stupeur de l'intéressé s'il est patron d'une maison de disques ou s'il s'appelle Charles Aznavour. Georges pousse même la simplicité jusqu'à laver lui-même sa chemise de scène, en revenant de l'Olympia, premier music-hall de France, où il est tête d'affiche… Il restera vingt-deux ans chez Jeanne et s'en ira au seul motif que Jeanne, veuve de Marcel, s'est remariée avec un personnage impossible qui empoisonne la vie de Georges et ses amis. Après un passage en appartement – dans un immeuble où il est, par hasard, voisin de Jacques Brel –, il s'installera rue Santos Dumont – tout près de l'impasse Florimont, c'est un casanier.

Le public saura gré à Brassens de ne pas étaler sa vie privée, d'autant plus que, comme on l'apprendra petit à petit, elle ne contredit en rien la morale qu'il chante en scène. Bien au contraire. Jeunesse de beau garçon coureur de jupons, mais sensible et respectueux : «On pouvait coucher avec une fille sans être marié avec elle, avec une jeune fille, confiera Brassens, mais c'était alors une fille, à ce moment-là, qui passait pour une pute aux yeux de tout le monde et qui couchait facilement avec tout le monde, alors, dans ce cas-là, je ne me gênais pas, mais je ne me fusse pas permis de déflorer une fille, voyez, par exemple(26).»

Georges avait rencontré Joha Heiman en 1946. Ils ne se quitteront plus. Jusqu'à la mort de Georges – son aînée de dix ans, elle lui survivra dix-huit ans –, ils n'ont habité ensemble qu'en voyage ou en vacances et ne se sont pas mariés.

Originaire d'une famille juive d'Estonie, Joha était venue en France avant la guerre, comme fille au pair. Au moment de leur rencontre, son mariage battait de l'aile. Elle avait un fils avec lequel Georges aura de très bonnes, et très discrètes, relations. Elle ne peut plus avoir d'enfants – ce qui, outre le fait que la paternité était dans l'esprit de Brassens peu compatible avec la création artistique, explique qu'il n'en ait pas eu. Joha s'exprime en français avec un délicieux accent. Sacrifiant à son habitude de donner des surnoms à ses proches, Georges l'appellera d'abord «Blonde Chenille», puis «Püpchen» («Püppchen» signifie «petite poupée» en allemand, mais ils l'ont toujours orthographié «Püpchen» tous les deux). C'est le nom qui lui restera, celui que son fils fera graver sur le caveau de la famille Brassens où elle rejoindra son compagnon en 1999.

Püpchen s'est ingéniée à donner d'elle-même l'image d'une muse passive, entièrement vouée au repos du guerrier. Elle fut probablement, et subtilement, plus.

Brassens s'est toujours défendu d'avoir étalé son intimité dans son œuvre. Et pourtant...

J'ai rendez-vous avec vous date probablement de l'époque de la rencontre de Brassens avec Püpchen. Comme Ma plus belle histoire d'amour de Barbara, le public prend facilement la chanson à son compte, et son destin sera de devenir un signe de ralliement. «L'amour, c'est un rendez-vous, dira Brassens une trentaine d’années plus tard. La femme de ma vie, je la connais depuis 1946, nous n'avons jamais vécu ensemble, mais trois fois par semaine, nous nous donnons rendez-vous à quinze heures. À partir de quatorze heures, j'ai rendez-vous avec elle(27).»

Je me suis fait tout petit, dans son quatrième 25cm, en 1956... Tout petit, mais lucide :

Tous les somnambules, tous les mages m'ont
Dit, sans malice,
Qu'en ses bras en croix je subirai mon
Dernier supplice...
Il en est de pir’s, il en est d’meilleurs,
Mais, à tout prendre,
Qu'on se pende ici, qu'on se pende ailleurs...
S'il faut se pendre.

C'est dix ans après Je me suis fait tout petit qu'il chantera La non-demande en mariage. Un hymne à l'amour qu'on qualifiait alors si justement de «libre», l'amour qui n'a besoin d'aucune convention sociale pour durer, celui des «éternels fiancés» qui n'ont d'autre obligation de vivre ensemble que le désir qu'ils en ont. Plus qu'une chanson contre le mariage, c'est une chanson contre la cohabitation.

À la même époque que La non-demande, ce sera Saturne. Sans doute un des plus beaux poèmes jamais écrits par un homme à une femme pour lui conter que les outrages du temps ne la rendent à ses yeux ni moins belle, ni moins aimable.

 

(19). Panoramiques, Juin 1954, INA.
(20). Lettre à un admirateur de Georges Brassens, 31 mai 1965. Correspondance de François Truffaut réunie par Gilles Jacob et Claude de Givray, Hatier / 5 Continents
(21). Propos cité par Jacques Vassal, Brassens ou la chanson d'abord, Albin Michel
(22). Boris Vian, En avant la zizique, éd. de La Jeune Parque.
(23). Cité par Jean-Paul Sermonte, Brassens au bois de son coeur, éd. Didier Carpentier.
(24). Propos rapporté à l’auteur par Georges Salard.
(25). Pierre Onténiente à l’auteur.
(26). Entretien avec Philippe Némo, France Culture, 9 janvier 1979.
(27). VSD, 27 décembre 1979.

© Éditions Fradet, Reims, 2008.