Éditions Fradet

 

 

Brassens 
par
Didier Agid

 

Chapitre 6

Le verbe

 

En 1952, Brassens n'avait pas encore créé le cinquième de ce que sera son œuvre, mais l'artiste Georges Brassens existait déjà complètement. La maturité retouchera, affinera cette œuvre-là, mais elle vivait déjà à tel point que si le destin l’avait empêché de continuer, l'image que nous aurions de lui aujourd'hui ne serait, pour l'essentiel, pas très différente.

Son art, sa méthode, tout était en place. Or Brassens n'est pas que l'héritier de lignées de poètes, de musiciens, il est aussi, en tant que fils de générations d'artisans, artisan pour le travail. Il convient que l'objet livré au client soit «bien fait». Qu'il contienne autant de travail et de sueur qu'il faut pour atteindre le meilleur de ce que ses outils autorisent au travailleur. Résultat : un français manié avec la plus grande rigueur(28). Il remet sans cesse l'ouvrage sur le métier en suivant une progression dont il ne se départira plus.

Première étape : les mots. Il les choisit comme un sculpteur choisit sa pierre. «J’aime les mots, dit-il. Je les choisis. Je les cherche pour qu'ils soient ronds, qu'ils sonnent bien. Je les cherche longtemps. Je ne fais que ça depuis toujours, du matin au soir : chercher des mots(29).» Il part d'un joli mot, d'une phrase bien tournée, d'une expression qui l'a séduit, l'idée viendra après. Pour le Gorille, il a été formel. Il ne s'est pas dit : «Tiens, je vais faire une chanson sur la peine de mort !». Il est parti sur une allitération (répétition d'une sonorité, en l'occurrence «G») qui l'avait séduit : «Gare au gorille(30)!»

Les jolis mots, les belles expressions, les beaux vers, il en a trouvé beaucoup dans ses lectures abondantes. Il est difficile, et en plus il sait bien que la mise en musique ne convient pas à tous les écrits, poèmes compris, sommets de l'art littéraire compris. Ce qui fait par exemple, que, de cinq siècles de poésie, il ne retiendra en tout qu'une quarantaine d'œuvres (pour ses premières chansons : Villon, Victor Hugo, Francis Jammes, Aragon et Paul Fort), écartant des poètes aussi considérables que Baudelaire ou Rimbaud. Ses poètes favoris fourniront, en gros, le cinquième de sa production(31). Pour le reste, on entre dans le processus créatif.

S'il se sert pleinement de la richesse exceptionnelle de son vocabulaire, il crée très peu de mots, de néologismes (on ne lui en trouve qu'un dans les premières chansons – «gendarmicide» – pour qualifier les mégères d'Hécatombe). Mais les mots ont une magie, du nom barbare de polysémie : ils ont plusieurs sens. Comme un joaillier, le littérateur fait jouer leurs facettes et leurs couleurs. Brassens est un «orfèvre des mots(32)». Il sait que musique viendra dessus. Entre plusieurs mots possibles, il prend celui qui sonne le mieux. Ce qui ne veut pas dire qu'il aille chercher le mot rare et précieux là où un vocable courant ferait aussi bien l'affaire. Et quand il utilise un mot savant, il prend soin de l'entourer de mots de tous les jours. Cette alchimie subtile est l'un de ses talents les plus originaux. Le «pinacle» voisine avec le «nombril» dans Le nombril des femmes d'agents, les «furies» (les déesses de la vengeance de la mythologie latine) avec les «choses»... dans :

Ces furi’s, à peine si j'ose
Le dire, tellement c'est bas,
Leur auraient mêm’ coupé les choses.
Par bonheur ils n'en avaient pas !

(Hécatombe),

le verbe désuet «ouïr» avec le verbe courant «entendre» dans le même couplet :

Chemin faisant, que ce fut tendre
D'ouïr à deux le chant joli
Que l'eau du ciel faisait entendre
Sur le toit de mon parapluie !

(Le parapluie)

Brassens maîtrise déjà un talent qui lui est bien particulier : jouer avec les locutions, ces expressions, ces formules toutes faites forgées par la pratique de la langue, qu'il détourne constamment avec délectation. Il fait «vieille de somme» avec «bête de somme» (Bonhomme), «par le bout du cœur» avec «par le bout du nez» (Une jolie fleur), «la tombe buissonnière» avec «l'école buissonnière» (Le testament), détourne la profession de foi catholique en la «famille divine» : «le Père, le Fils et le Saint-Esprit» qui devient «le pèr’, la mèr’, la fill’, le fils, le Saint-Esprit» (Les amoureux des bancs publics). Il n'hésite pas à utiliser les formes populaires du langage parlé. Élisions : «Qu'je m'démène ou qu'je reste coi» (La mauvaise réputation), «Il» transformé en «I» dans «I' f'ra bon voler» (La chasse aux papillons). Suppression («ellipse») du «ne» de la négation : «C'est pas» (La chasse aux papillons), «Tout l’monde peut pas s'app’ler Durand» (Corne d'Aurochs).

La langue de Brassens est accessible à tous. Un travail acharné sur le texte – la version définitive sera souvent la cinquantième version, voire plus – a pour effet de rendre presque anodines références littéraires et prouesses de versification.

Car c'est un champion de la versification et de la rime. Dans les premières chansons qui parviendront au public, il met à profit en virtuose ses années d'auto-formation aux techniques poétiques. Vers de 2/2/6/6/2/2 syllabes pour les cinq couplets de La cane de Jeanne :

La cane
De Jeanne
Est morte au gui l'an neuf.
Elle avait fait la veille(33)
Merveille!
Un œuf

«Presque un haïku japonais(34)»... Une histoire racontée en quatre-vingt-cinq mots, trente vers dont vingt de deux syllabes qui deviendra une comptine d'anthologie. Coquetterie suprême : les couplets, tels que celui restitué ici, ont la forme d'un œuf…

On trouve chez lui, dès les premières œuvres, des vers de longueur inusitée, comme des «sept syllabes» alternés avec des vers de «cinq» dans Bonhomme, comme le «neuf syllabes» qui conclut les couplets (en huit syllabes) de La chasse aux papillons ou celui qui fait le refrain d'Une jolie fleur.

Brassens manie la rime en virtuose. Prenez La chasse aux papillons : huit quatrains de rimes alternées en –age et –on, soit seize fois –age et seize fois –on sans qu'aucune de ces rimes ne paraisse artificielle. Le seraient-elles, il ne serait que «rimailleur». Les rimes sont généralement riches, elles viennent à propos et sont souvent inattendues. Initié par les romantiques au xixe siècle, l'enjambement avait à son apparition fait pousser des cris d'horreur aux tenants du classicisme. Brassens le pratique avec hardiesse :

Mais les brav’ gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.

(La mauvaise réputation)

Le clou qu'il enfonce à la place
Du clou d'hier, il le remplace-
Ra demain par un clou meilleur,

(Le bricoleur)

Autre tour de main chez lui : ces vers courts qui, mis bout à bout, peuvent se transformer en vers plus longs(35), en alexandrins par exemple :

Me sentant rempli de pitié
Pour la donzelle,
J'lui enseignai, de son métier,
Les p'tit's ficelles...

qui peut s'écrire :

Me sentant rempli de pitié pour la donzelle,
J'lui enseignai, de son métier, les p'tit's ficelles

(Le mauvais sujet repenti),

le poème bénéficiant du coup du classicisme rassurant de l'alexandrin en même temps que de la légèreté des vers de quatre et huit syllabes. Avec en prime un effet de déséquilibre du fait que l'alexandrin se coupe de façon plus naturelle en six plus six.

Peu de répétitions chez Brassens. Ses chansons – des histoires simples et faciles à suivre –  se contentent souvent d'un «quasi-refrain» d'un seul vers («Gare au gorille!», «J'suis un pauvre fossoyeur»), d'une phrase déclinée de couplet en couplet :

Toi, l'Auvergnat [ou Toi, l'Hôtesse... Toi, l'Étranger...], quand tu mourras,
Quand le croqu’-mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel,
Au Père éternel

(Chanson pour l'Auvergnat)

ou n'ont pas de refrain du tout (Hécatombe, Le mauvais sujet repenti, etc.).

La mise en musique ayant ses exigences propres, Brassens n'hésite pas, si nécessaire, à modifier le poème, supprimant des strophes (parfois plus qu'il n'en laisse), intervertissant, ou modifiant des mots. Dans Le petit cheval, de Paul Fort (qui l'approuvera), il change «eux derrière et lui devant» en «tous derrière et lui devant» qui sonne mieux en chanson et devient quasi-refrain. Sur les vingt-sept strophes de L'amour marin, du même Paul Fort, il se livre à un véritable travail de collage, n'en gardant que dix, dont il modifie l'ordre, pour les dix couplets de la chanson La marine. Il intervertit deux mots chez Villon(36), change un «des» en «les» chez Victor Hugo(37) et sans vergogne triturera quasiment tous les poèmes qu'il mettra en musique.

Le voilà donc avec des poèmes de facture très stricte, mais qui semble toute naturelle avec cette impression d'évidence. Comme ces vers qu'Alain Souchon donnait un jour en exemple(38) :

Ils se tiennent par la main,
Parlent du lendemain,

(Les amoureux des bancs publics).

(28). Que, dans Les sabots d'Hélène, Brassens puisse avoir pris la peine de déchausser les «sabots» et non «Hélène» peut surprendre les puristes. Eh bien, le traducteur allemand Ralf Tauchmann a relevé dans Le Médecin malgré lui, acte II scène I «…ne sont pas dignes de lui déchausser ses souliers»…
(29). Marie-France, n° 127, septembre 1966.
(30). Paul Valéry a rapporté cette apostrophe de Mallarmé à leur ami peintre qui s'essayait à la poésie : «Mais, Degas, ce n'est pas avec des vers qu'on fait un poème, c'est avec des mots.» (Degas, Danse, Dessin, éd. Ambroise Vollard, Paris, 1936).
(31). Julian Barnes, l'auteur anglais du délicieux Perroquet de Flaubert (Stock), grand connaisseur de notre littérature, s'étonne encore (sur BBC-Radio4 en mai 2005) de la maîtrise avec laquelle Brassens a su faire des «chansons de Brassens» à part entière avec quelques poèmes classiques.
(32). Loïc Rochard, Brassens, orfèvre des mots, éd. Arthemus.
(33). On trouve dans le texte original «L’avait pondu, la veille...», mais Brassens l’a remplacé par «Elle avait fait, la veille...» dans son enregistrement.
(34). Marc Wilmet, Georges Brassens libertaire, Les Éperonniers, Bruxelles.
(35). Cette technique, dite de la rime (ou vers) biocatz, était fréquemment utilisée par les troubadours du Moyen Age.
(36). Dans La Ballade des dames du temps jadis, le pauvre Pierre Esbaillart «fut chastré» chez Villon, «chastré fut» chez Brassens.
(37). Dans la Légende de la Nonne, le brigand de Victor Hugo a «des traits austères», celui de Brassens «les traits austères».
(38). «Hommage à Georges Brassens», France 2, 1er novembre 2001

 

© Éditions Fradet, Reims, 2008.