Éditions Fradet

 

 

Brassens 
par
Didier Agid

 

Chapitre 8

La miraclifique communauté

Si la chanson a été pour Georges Brassens un liquide amniotique, l'air qu'il respire, c'est l'amitié. De l'école à ses derniers jours chez le docteur Bousquet. L'amitié est son «sixième sens», celui par lequel il perçoit le monde. Sans lien direct avec une personne humaine, sa curiosité s'arrête net. Froides, inhumaines sont pour lui les collectivités sans visage à qui sourire, sans mains à serrer.

L'humain, c'est d'abord le «copain», celui avec qui on partage le pain. Georges Brassens introduira le mot dans ses chansons en 1957. Il le préservera ainsi d'un ghetto. Car, en 1959, Daniel Filipacchi lancera sur Europe 1 l'émission «Salut les copains» qui inaugure la déferlante yé-yé. En quelques années, toute une génération deviendra bande de  «copains» par la presse, la radio, la télévision et la chanson «jeune».

Avant d'avoir définitivement choisi la chanson comme son mode d'expression, Brassens avait écrit un roman – La Tour des Miracles – qui était resté dans les cartons. En 1953, son ami éditeur Jean-Pierre Rosnay parvient à le convaincre de le publier chez lui(49). La Tour des Miracles donne la toute première image de la vie entre copains vue par Brassens. Encore est-il difficile de parler d'image à propos de cette loufoquerie, cette ahurissante et surréaliste chronique d'un groupe de personnages rabelaisiens – la «Camorra» – vivant en communauté à Montmartre, dans une «maison miraclifique de sept étages par temps calme et de six les jours de bourrasques». Les expressions et proverbes y sont pris au pied de la lettre : le cul-de-jatte qui a perdu ses jambes les a oubliées, les chats dans la gorge sont de véritables félins… On y trouve d'étonnantes inventions : l'appareil à faire de l'eau avec du vin, l'avion si rapide qu'il revient au point de départ avant d'être parti, la machine à transformer en pains de sucre l'urine des diabétiques, le système pour changer électriquement l'eau courante en eau bénite… On y décline à l'infini le juron «jarnicoton» (qu'on retrouvera beaucoup plus tard dans la chanson La ronde des jurons), juron que l'on doit à Coton, confesseur d'Henri IV, qui avait demandé au roi de le substituer au blasphématoire jarnidieu – «je renie Dieu» – ou jarnibleu. On y trouve d'étranges associations : celle des «chefs-de-famille-indignés-au-plus-haut-degré», la «secte occulte des masturbateurs frénétiques», les «croque-morts améliorés», la «Société de propagation des maladies honteuses (S.P.M.H.)». Les personnages sont dignes du reste : Pile-face, la femme de Corne d'Auroch(50), Voirie-Voirie né dans les excréments et dont le sexe est si petit que les mères de famille le choisissent pour violer leurs très jeunes filles, l'oncle Sosthène daltonien qui confond les figues et les morceaux d'azur, le mari de la chenille funambulesque qui tond les œufs avant l'arrivée des huissiers, Annie Pan-pan-pan dont le sexe est si vaste qu'on y fait entrer la «prétendue tour Eiffel»… On y assiste au mariage contre nature de Voirie-Voirie et Annie Pan-pan-pan et sa collision avec l'enterrement du mari de la chenille funambulesque. L'auteur tourne en dérision l'Académie française, l'Institut, les autorités, le monde littéraire de l'époque (Éluard, Aragon, Paulhan, Queneau, etc.). Tout y passe.

Mais voici que le pire menace les habitants de la tour : un jour, en se regardant dans la glace, ils s'aperçoivent qu'ils sont devenus des hommes.

Ils n’avaient qu’un chat, un seul grippe-fromages […] Quand on disait : «J’ai un chat dans la gorge», c’est qu’on était affligé d’une angine ou bien qu’on s’était cassé la voix en vociférant.

Et Corne d'Auroch ?

Il s’appelait Émile Miramont et ne méritait guère son titre de panache d’animal fossile. On l’aimait, certes, comme un frère […]. Quant à sa femme, Pile-face, notre bourrelle, celle dont la croupe charnue sanctionnait les écarts des membres de la Camorra, il la cherchait encore parmi les petites employées de banques quelconques, extrêmement inaptes à poser leur rotondité ailleurs que sur des chaises ou des selles de bicyclettes endimanchées.

Bref, dans la triste lumière de la grise réalité de tous les jours, les habitants de la tour n'étaient que personnages d'une banalité confondante.

Retour au «sérieux». Finie la grosse farce. Fini le rêve ? Tout n'est pas dit :

Corne d’Auroch s’éveilla moite.
— Qui suis-je? se dit-il, Corne d’Auroch ou Miramont?
Il bâilla. Ça le chatouillait dans la gorge.
[...]
— Alleluia. Ce n’était qu’un cauchemar, j’ai rêvé que nous étions devenus des hommes, jarnirêve.

Alors se lève «la plus grande tempête du monde». Toute la Camorra se réfugie… dans le vagin d'Annie Pan-pan-pan… Toute? Toute, sauf évidemment Annie, mais l'évidence…

Annie vint. Elle était bien contente de voir sa matrice. Elle se répandait en recommandations :
— N’abîmez rien, ne déplacez rien, ne plantez pas de clous, ne creusez pas de trous, ne jetez pas de papiers gras par terre.

Finale aussi grandiose que psychanalytique…

«Il faut prévenir l'amateur : c'est farci de fautes de goût et de fautes de tout», concédera plus tard l’auteur(51). La Tour des Miracles est à coup sûr un sommet dans le genre loufoque. Mais pas seulement. La tristesse de la réalité est un thème qu'on retrouve souvent chez Brassens. Avec cette idée aussi que l'imaginaire est la véritable réalité, le monde «réel» n'étant qu'apparence.

Derrière cette idée apparaît l'être en désarroi, profondément angoissé, qu'avait perçu son professeur Alphonse Bonnafé, et que décriront plus tard quelques intimes, comme sa compagne ou Pierre Louki. Une angoisse qui le pousse à cracher des gauloiseries et à tourner l'univers entier en dérision. Dans ses imprécations, Brassens va parfois jusqu'à la violence verbale. Sainte colère dans laquelle personne n'a jamais vu d'incitation à la violence physique. Chaque fois que Brassens chante sur scène :

Moi, j'bichais, car je les adore
Sous la forme de macchabé’s.

(Hécatombe)

(à propos des gendarmes, bien entendu), la salle applaudit. Les «braves gens» s'offrent à bon compte une minute de psychodrame anarcho-libertaire. Complicité dans l'intime. Petite révolte par procuration. Plus tard, quand Joey Starr chantera : «Donne-moi des balles pour la police municipale(52)», les autorités et le public réagiront, alors qu'on peut programmer Hécatombe à dix heures du matin sur une radio d'audience nationale sans que personne n'y trouve à redire.

(49). «Il va de soi que Brassens n'avait nul besoin que moi Jean-Pierre Rosnay, dont le seul énoncé du nom suffit à constiper les «polypores de plumier», et à fermer les colonnes des journaux, mieux que sensitives attaquées par frelons, le présente au public. Les plus importantes maisons d'édition, importantes par leur activité d'hier et leur compte en banque d'aujourd'hui, avaient prié Brassens d'ajouter son nom à ceux de leurs cracks favoris. Brassens a refusé, et c'est à nous qu'il est venu.» Extrait de l’avant-propos de la première édition de La Tour des Miracles, Jeunes Auteurs Réunis, 1954.
(50). Auroch écrit sans «s» dans le livre, mais plus tard avec un «s» dans la chanson Corne d’Aurochs, l'animal préhistorique s'écrivant bien aurochs, même au singulier.
(51). La Tour des Miracles, 2e édition, Stock, 1968.
(52). J'appuie sur la gachette, 1993.

© Éditions Fradet, Reims, 2008.