Éditions Dominique Fradet

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Barzani, Talabani, Öcalan

 

Les Barzani... À l’évocation de ce nom, les villageois qui étaient là accroupis autour du poêle à mazout avaient les yeux brillants d’admiration. On disait que, retranchée dans ses montagnes sur la rive gauche du Grand Zab, dans le Nord de l’Irak, leur tribu avait tenu tête aux Anglais pendant des années. On disait  que, aussitôt connue en 1946 la proclamation d’une république indépendante kurde à Mahabad, Mustafa Barzani était accouru pour prêter main forte aux insurgés, que malheureusement le shah d’Iran n’avait pas tardé à reprendre les choses en main, que le général Barzani et ses hommes avaient dû battre en retraite, qu’ils avaient marché des jours et des jours à travers les montagnes du Zagros, qu’il neigeait, qu’ils avaient eu froid et faim, mais qu’ils avaient réussi à atteindre le territoire soviétique où ils avaient trouvé refuge. Des années plus tard, mollah Mustafa était de retour en Irak. Un retour triomphal. On disait aussi qu’en 1970 il avait réussi à obtenir des dirigeants irakiens la reconnaissance d’un Kurdistan autonome, du moins sur le papier, parce qu’ensuite les choses s’étaient gâtées, que l’année suivante Bagdad lui avait envoyé neuf mollahs chargés officiellement de renouer le dialogue, mais que les mollahs avaient de la dynamite dans leurs ceintures, qu’ils ne le savaient probablement pas eux-mêmes, et que, déclenchée de l’extérieur par un de leurs chauffeurs, l’explosion les avait tous fait voler en éclats, eux, mais pas mollah Mustafa, parce qu’à cet instant précis l’homme occupé à lui servir du café avait fait écran de son corps. Vraiment, pensait-on, le général avait la baraka. Massoud Barzani aussi, qui présidait depuis la mort de son père, en 1979, aux destinées du Parti démocratique du Kurdistan dans le Nord de l’Irak, puisqu’à Vienne, cette année-là, les services spéciaux irakiens avaient tenté de le supprimer et qu’ils avaient joué de malchance cette fois encore.

 

Dans la montagne Kurde, on parlait moins de Jalal Talabani, le leader de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) dans le Nord de l’Irak. Une autre figure de légende pourtant à l’instar de Mustafa Barzani. Mais plus intellectuelle. Jalal passait pour avoir été très tôt séduit par l'idéologie marxiste alors qu’il était étudiant en droit à l’université de Bagdad. Finalement, en Syrie, on parlait surtout de lui dans les milieux urbains. Peut-être aussi évitait-on ici d’en parler, car on aurait dû aborder alors un sujet oh combien douloureux pour les Kurdes, à savoir la lutte acharnée et fratricide que s’étaient livrée tout récemment encore les deux camps. Alliée à l'Iran, l’UPK avait voulu en finir militairement avec les Barzani et Massoud de son côté avait dû réclamer l'aide de Saddam Hussein, l'ennemi honni...

    «Qu’est-ce qui différencie Massoud de Jalal dans leur approche du problème kurde?» demandai-je un jour au secrétaire général  du Parti démocratique progressiste kurde de Syrie (Partiya Demoqrat a Pêflverû ya Kurd li Suriyê), Abdul Hamid Darwich, à Kamichli. «Pratiquement rien, me répondit-il. Simplement ils veulent occuper le même fauteuil.» Pourtant les partisans de l'UPK se plaisaient à souligner la modernité de «Mam Jalal». Modernité qui s'exprimait, selon eux, autant par ses costumes-cravates, en opposition à l'éternel keffieh de Massoud Barzani, que par son attitude moins conservatrice, Jalal Talabani étant issu d'une famille religieuse connue et respectée, mais non d'une grande tribu.

 

Les Barzani, aussi bien mollah Mustafa que son fils Massoud, incarnaient à merveille les valeurs traditionnelles de la société kurde, à commencer par la tribu, la famille et la farouche détermination qu’ont les Kurdes à n’obéir qu’à leurs propres lois. Le leader du PKK, Abdullah Öcalan, avait un itinéraire bien différent du leur. Il était né à Omerli, près de Biredjik, en Turquie, dans une famille de paysans pauvres, une famille dispersée qui n’appartenait à aucune tribu. Après l’école primaire, il était allé au collège, puis au lycée, avait fait des études de sciences politiques à Ankara. Il aurait pu être un exemple de Kurde assimilé. Au terme de sa scolarité, il maîtrisait parfaitement le turc, le kurdmandji lui étant beaucoup moins familier. Pourtant la greffe n’avait pas pris, il y avait eu rejet, comme souvent. Et le jeune homme n’en était devenu que plus kurde dans sa tête.

    À l’inverse des Barzani, Abdullah Öcalan – Apo, «l’Oncle», comme on disait –, voulait en finir avec la société kurde traditionnelle, synonyme pour lui d’oppression et d’obscurantisme. Ce qui lui valait l’adhésion de tant de jeunes, garçons et filles, en Turquie bien sûr, mais également dans la montagne Kurde. On comptait des jeunes filles en grand nombre dans son armée. Ce qui n’était guère pensable, du moins à l’époque, chez les Barzani. Ici ses partisans l’adulaient. N’avait-il pas rendu leur fierté aux Kurdes? Quant aux autres, même s’ils n’étaient d’accord ni avec certaines de ses idées ni avec ses méthodes, ils ne cachaient pas cependant un certain sentiment de respect pour le formidable bras-de-fer qu’il avait engagé quelques années auparavant avec la redoutable armée turque.

     © Extrait de La Montagne Kurde, éd. Fradet, 2006.

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