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Dominique fradet - La Montagne Kurde 

La Montagne
Kurde

Dominique Fradet


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C'était hier dans la montagne Kurde

 

Un jour, on rapporta à Seydo Dîko qu’un train avait quitté Beyrouth quelques heures auparavant avec un chargement d’armes destiné aux troupes françaises d’occupation en Turquie. Au nord d’Alep, la voie ferrée, celle du Bagdad, le conduirait immanquablement dans le défilé de Galitéra. Le chef des Amkan alla s’y poster avec une cinquantaine d’hommes. Il avait aussi à ses côtés son fils Habache. Quand le convoi se présenta, il le prit d’assaut et s’empara des armes. À un gradé qu’il avait fait prisonnier et qui n’entendait manifestement rien à la langue kurde, il ne put s’empêcher de faire part de sa surprise : «Tu es un officier! Tu es grand! Comment se fait-il que tu ne parles pas le kurde?» Jafar riait encore du propos de son arrière-grand-père.

 

    Jafar Dîko : «Les fils de Seydo Dîko étaient tous très braves. Alors qu’Habache agha, mon grand-père, n’en avait plus que pour quelques heures à vivre et que son entourage lui disait : «Il faut te préparer, l’ange va venir te chercher», on l’entendit rugir. «Donnez-moi mon fusil! Je vais le tuer!» Ce furent ses dernières paroles.»

 

    «Mon père, Hanif agha, comprenait les choses tout de suite, commença Jamil agha. Il avait le sens de la justice. Il respectait les autres. Lorsqu’un différend opposait des villageois entre eux, on avait recours à lui. On savait qu’il trouverait la bonne solution pour les deux parties. Au départ, il n’était pas agha et il n’était pas non plus fils d’agha. Il est devenu agha tout seul grâce à son intelligence. Sa maison d’Hadj Khalil était comme un tribunal et lui comme un juge. Il avait même fait aménager une prison chez lui.»

Hanif agha était devenu en quelques années un propriétaire terrien considérable.

    — Comment votre père a-t-il fait pour se retrouver à la tête d’un domaine pareil en si peu de temps? demandai-je à Jamil agha.

    La question parut l’embarrasser. Mais déjà sa femme – elle avait été la femme de son frère et Jamil l’avait épousée à la mort de ce dernier – intervenait discrètement : «Fais attention à ce que tu vas répondre!», sembla-t-elle dire à son mari.

    En tout cas je n’eus pas de réponse à ma question et j’en vins à imaginer le pire de la part de cet homme dont les descendants, souvent fortunés, disaient qu’il avait au plus haut point le sens de la justice.

 

    @ Extrait de La Montagne Kurde, éd. Fradet, 2006.

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