Éditions Dominique Fradet

16, bd de la Paix - 51100 REIMS
tél 09 60 00 67 17
tél / fax : 03 26 88 63 66

 

 


 


 

 

 

 

Newroz

 

Un train avait quitté dans l’après-midi la station de Bagdad, à Alep, à destination de Rajo, comme chaque jour. Mais personne n’avait pu y monter. Personne, sauf la police. Ses trois wagons en effet avaient été réquisitionnés par les autorités pour acheminer des renforts dans la région d’Afrine. Du train, qui approchait maintenant de la montagne et qui n’en finissait pas de siffler – Tu-u-u-u-t !... Tu-u-u-u-t !... –, les policiers pouvaient voir des feux allumés un peu partout sur les hauteurs.

    Ces feux annonçaient Newroz, autrement dit le «nouveau jour», celui du printemps, celui aussi d’une ère nouvelle que les Kurdes fêteraient avec des danses, le lendemain, 21 mars, en Syrie, en Turquie, en Iran, en Irak et ailleurs pour commémorer le jour de leur libération, lorsque, rapporte la tradition, le forgeron Kawa les débarrassa du tyran assyrien Dehak, un despote sanguinaire qui les opprimait, eux comme d’autres peuples de la région. Kawa avait réussi à s’introduire dans le palais, à s’approcher de Dehak, à le saisir par le cou et à lui asséner un bon coup de marteau sur la tête. Alors, pour annoncer la bonne nouvelle à tous, les Kurdes allumèrent un grand feu, relayé bientôt de sommet en sommet à travers toute la région.

    Newroz n’est pas une fête qui est propre aux Kurdes. On la célébrait partout en Iran depuis longtemps. Mais elle avait pris de l’importance chez les Kurdes en même temps qu’elle s’était politisée depuis les années soixante lorsque les organisations nationalistes s’en furent emparées. Auparavant Newroz était presque inconnu en Syrie comme en Turquie. Maintenant c’était un moment fort du combat des Kurdes pour leur reconnaissance en tant que peuple.

    La célébration de Newroz a longtemps été  rendue difficile par les autorités syriennes. Jusqu’à ce qu’en 1986, à Katakh, dans la montagne Kurde, une manifestation réunisse jusqu’à 100000 personnes. À Damas, un plus grand nombre encore de Kurdes marchèrent sur le palais présidentiel. Les uns comme les autres réclamaient de pouvoir fêter Newroz en toute liberté. Le mouvement de protestation fit deux morts, une petite fille à Katakh et un jeune garçon à Damas. La situation devenait explosive. Soucieuses de relâcher la pression, les autorités décrétèrent que dorénavant le 21 mars serait un jour férié dans le pays. Officiellement, à ce que je crus comprendre, c’était la «fête des femmes». «Une fête internationale», insistait-on dans l’administration... Depuis, la célébration de Newroz était rendue plus facile, même si les Kurdes se plaignaient des harcèlements auxquels ils étaient toujours en butte à cette occasion. Les agents des services secrets – les moukhabarat – étaient bien entendu partout, observant, écoutant, prenant des notes.

 

    © Extrait de La Montagne Kurde, éd. Fradet, 2006.

Retour Montagne Kurde