Éditions Dominique Fradet

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De la difficulté d'être kurde aujourd'hui en Syrie

 

«Ce que nous attendons de l’État syrien, expliquait Ismet, c’est qu’il reconnaisse notre existence en tant que peuple distinct... Or le texte de la Constitution du parti Baas de 1947 dit que nous vivons dans une patrie qui est celle des Arabes, «ce territoire qu’habite la nation arabe et qui se situe entre les montagnes du Taurus et de Bastakwey, le golfe de Basra, la mer d’Arabie, les montagnes d’Éthiopie, le Sahara, l’Atlantique et la Méditerranée.» La Constitution de 1947 dit aussi : «La terre arabe appartient aux Arabes, et eux seuls ont le droit de disposer d’elle et de ses richesses, et d’orienter ses destinées.» Et plus loin : «Est arabe quiconque dont la langue est l’arabe et vit sur le sol arabe ou aspire à y vivre, et est convaincu de son appartenance à la nation arabe.» La seule possibilité offerte à un Kurde pour qu’il se sente vraiment chez lui en Syrie, c’est de devenir arabe... Quant à la Constitution de la République syrienne de 1973, elle dit bien que la liberté est un droit sacré. Mais, trente-six ans plus tard, la Constitution n’est toujours pas entrée complètement en vigueur du fait de l’état d’urgence proclamé en 1963.»

 

    Chahine :  «J’ai la chance de pouvoir lire et écrire dans ma langue maternelle, expliquait-il. Mais combien sommes-nous en Syrie à pouvoir le faire couramment. Quelques centaines peut-être. À l’école, on apprend à lire et à écrire en arabe. Le kurde, lui, s’écrit ici en caractères latins. Heureusement, avec l’étude de la langue anglaise au cours de leur scolarité, un certain nombre d’entre nous se sont familiarisés avec les caractères latins. Ce qui nous facilite la tâche pour apprendre à écrire et à lire dans notre langue. Le kurde est la seule langue dont l’enseignement soit interdit en Syrie. L’anglais, le français, l’allemand sont autorisés bien entendu. Même les Arméniens ou les Assyriens ont le droit d’ouvrir des écoles et d’y enseigner leurs propres langues. Nous, les Kurdes, qui sommes plus d’un million et demi dans ce pays, nous en sommes réduits à apprendre à lire et à écrire dans notre langue plus ou moins en cachette.

 

Mihamad Hemo. Né en 1961 à Chîtka, un village situé à une vingtaine de kilomètres d'Afrine, Mihamad était le sixième enfant d’une famille qui en comptait onze.

    «J’avais 5 ou 6 ans, se souvenait-il, quand, un jour, mon père et moi avons rendu visite à des amis arabes. J’avais envie de parler avec les enfants. Mais ils parlaient en arabe. Ils ne savaient pas le kurde. J’ai demandé à mon père :

    — Pourquoi les enfants arabes ne parlent-ils pas le kurde?

    «Mon père m’a répondu :

    — Il faut parler en arabe puisque tu es leur hôte.

    «Quelques mois plus tard, les enfants arabes sont venus chez nous, dans notre village, à Chîtka. Je suis allé au-devant d’eux et j’ai commencé à leur parler en kurde. Mais ils ne comprenaient pas le kurde. Alors je leur ai dit :

    — Pourquoi ne parlez-vous pas le kurde avec moi puisque je suis kurde?

«Mais mon père m’a pris à part :

    — Le gouvernement en Syrie est arabe. Alors il faut parler en arabe.

    — Pourquoi devrais-je parler en arabe? lui ai-je répondu. Moi je suis kurde et je veux parler le kurde!»

 

    C’est en 1993 que Mihamad avait eu l’idée d’ouvrir une librairie kurde à Achrafiyé, le problème étant tout de même qu’il n’avait pas obtenu la licence indispensable pour cela. Si bien que, périodiquement, la police opérait une descente, faisant main basse sur ses livres. On l’obligeait à fermer sa boutique pour un temps. Jusqu’à ce 14 juillet 1995... Ce jour-là, Mihamad fut arrêté, transféré à Damas, jeté en prison, dans la section Palestine. Il y passera 195 jours. Sous terre. Dans le noir. Plus qu’à l’étroit dans la cellule exiguë qu’il partageait avec ses compagnons d’infortune. «Celui qui parvenait à s’allonger au sol pour dormir, c’était le roi!», me disait Mihamad dans une formulation bien à lui.

    En attendant, ses clients se lamentaient : «Où est passé Mihamad? Nous sommes comme des poissons et il était notre eau. C’est comme si on nous avait retiré notre eau.»

Mihamad réapparut l’année suivante et... reprit son activité : «Nous sommes têtus, nous, les Kurdes! Rien n’y fait.» La prison? «Nous y sommes habitués, parce que, d’une certaine façon, pour nous, la Syrie est une immense prison.»

 

    Arif était un autre passionné de culture kurde. Il venait d’être papa une nouvelle fois : «Quand je suis allé déclarer l’enfant à l’état-civil, j’ai indiqué un prénom kurde. Au début ils n’en voulaient pas. Mais moi, quand je choisis un prénom pour mon enfant, j’y tiens. Alors j’ai insisté et ils ont bien été obligés d’enregistrer l’enfant sous le nom que je lui avais donné.» Sur ce, était arrivé un de ses amis, Maurice l’Assyrien. Arif et lui en vinrent à parler d’Hammourabi... «Hammourabi était kurde!», soutenait Arif...  Mais Maurice n’en démordait pas : «Non. Il était assyrien!»

  

    © Extraits de La Montagne Kurde, éd. Fradet, 2006.

 

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