Éditions Dominique Fradet

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REIMS 1800 - 1900

 

Extraits

1802 La rocambolesque affaire  du faux dauphin
1825 Victor Hugo découvre Esmeralda et Quasimodo

1854 L’inauguration du chemin de fer d’Épernay à Reims : une belle fête
1885 Après bien des polémiques, ouverture du lycée de jeunes filles
1893 Le drame de l’impasse Saint-Jacques

1802 La rocambolesque affaire  du faux dauphin

Le 1er germinal de l’an X (2 avril 1802) s’ouvre à Reims , devant le tribunal criminel, le dernier acte d’une rocambolesque affaire qui a passionné les Marnais et quelque peu perturbé le nouvel ordre établi : l’affaire du faux dauphin.

Elle a commencé le 24 mai 1798. Ce jour-là, un jeune homme bien mis, au visage agréable, aux longs cheveux bouclés, descend à Châlons-sur-Marne de la voiture de poste venant de Paris. Il se dit le fils d’une grande famille persécutée par la Révolution. La police, méfiante, l’arrête et le fait incarcérer. Mais elle ne tire pas grand-chose de l’interrogatoire de ce jeune homme sans passeport qui joue au grand seigneur et laisse planer le mystère sur ses origines.

En prison, ce détenu si bien élevé, si sympathique, séduit tout le monde. Ses geôliers d’abord, puis ses compagnons de cellule. On bavarde et bientôt, malgré les efforts des autorités pour garder secrète cette incarcération, le bruit se répand en ville : il paraît que la prison cache un prisonnier extraordinaire dont s’occupe le gouvernement, un mystérieux personnage dont on n’a pas réussi à percer l’identité. L’affaire commence à passionner la population, les imaginations travaillent. Et brusquement la rumeur se précise : ce pauvre jeune homme qui se tait sur ses origines, ce ne peut-être que le dauphin lui-même! N’a-t-il pas son âge, sa taille, et tous ses traits? Officiellement, le fils de Louis XVI est mort à la prison du Temple, mais on parle d’évasion, de substitution d’enfant...

Le mystérieux prisonnier entre dans le jeu. Il commence à raconter avec force détails les malheurs de la famille royale et son évasion du Temple. Et tout le monde le croit. Il reçoit bientôt de nombreuses visites, grâce à la complicité du concierge de la maison d’arrêt, et sa cellule devient un salon de réception. Il est comblé de cadeaux. Une commerçante fait meubler et tapisser sa cellule. Un marchand lui offre des étoffes. Un tailleur lui confectionne des vêtements. Une comtesse envoie des paniers de fruits. De vieilles filles dévotes font des quêtes à son profit.

La petite cour qui s’est constituée autour du prisonnier dure jusqu’au jour où l’on apprend que le «dauphin» est un imposteur. Il s’appelle en réalité Jean-Marie Hervagault, né le 20 septembre 1781 à Saint-Lô, fils d’un tailleur. L’enquête a permis de reconstituer le parcours de ce garçon intelligent, conscient du parti qu’il pouvait tirer de la situation confuse de l’époque. Il a quitté très jeune sa famille et est parti à l’aventure. Son filon : se faire passer pour le rejeton d’une famille de l’aristocratie émigrée. Il sera tour à tour le fils du prince de Monaco, le fils du duc d’Ursel, un parent de Louis XVI, un membre de la famille de Montmorency, le filleul du comte d’Artois, ou celui de la reine Marie-Antoinette, etc... Grâce à son air distingué, sa jeunesse, il réussit une belle série de petites escroqueries jusqu’au jour où, se sentant «grillé» en Bretagne et en Normandie, il a débarqué à Châlons-sur-Marne, où il a tenté son meilleur coup : prétendre être Louis XVII, le fils de Louis XVI...

La petite «cour» du faux dauphin est déçue de voir finir un si beau roman, mais pas tout a fait convaincue par le jugement du tribunal de Châlons, qui réduit l’affaire à une simple escroquerie, inflige à Jean-Marie Hervagault une peine légère : un mois de prison... et licencie le concierge de la maison d’arrêt.

A l’expiration de cette peine, Hervagault quitte la région et va tenter sa chance à Vire, dans le Calvados, où le tribunal, plus sévère, lui inflige, le 11 août 1799, deux ans de prison.

Le 11 août 1801, une Châlonnaise, Mme Saignes, divorcée d’un notable de la Révolution, attend le «dauphin» à sa sortie de prison. Elle le ramène chez elle, où les «adorateurs» affluent aussitôt. Croit-elle vraiment que son protégé est le fils de Louis XVI, ou est-elle tout simplement complice de cette joyeuse plaisanterie? Elle emmène le «dauphin» dans tout le département de la Marne. A Reims, ils font quelques dupes, qui ne se feront jamais connaître, par peur du ridicule. A Vitry-le-François, en revanche, c’est du délire. Le «dauphin» est reçu dans différents châteaux. Des concerts et des réceptions sont organisés en son honneur. Le jeune homme, qui a décidément beaucoup d’imagination, est un excellent acteur, maintenant très sûr de lui. Il raconte avec encore plus de détails, en l’enjolivant, sa fuite du Temple.

Mais la justice met à nouveau le holà à cette affaire. Le tribunal de Vitry condamne Hervagault à quatre ans de prison. Le jeune homme fait appel et est transféré à Reims. C’est ainsi que s’ouvre, le 2 avril 1802, devant le tribunal criminel, le procès en appel du faux dauphin. Les débats durent deux jours. Hervagault est défendu par Me Denis Caffin, qui présente son client comme un «déclassé, un jeune étourdi qui a agi sans se rendre compte des conséquences de ses actes», et souligne qu’aucune plainte n’ayant été déposée, il n’y a pas eu escroquerie. Mais le tribunal confirme la peine de quatre ans de prison.

Ce que l’on ignore, c’est que le redoutable Fouché, devenu ministre de l’Intérieur, voyant dans ce remue-ménage marnais une sorte d’atteinte à la sûreté de l’État, soutenu selon lui par les milieux royalistes, s’intéresse personnellement à l’affaire. Il est intervenu auprès du commissaire du gouvernement à Reims, un certain Chaix. «On m’informe, lui écrit-il, que le tribunal correctionnel de Vitry vient de condamner à 4 ans de détention, pour divers délits, une espèce d’aventurier nommé Hervagault, qui depuis longtemps se donnait pour un fils de Louis XVI. On ajoute que les personnes attachées à l’ancien ordre des choses ont paru prendre le plus grand intérêt à son jugement et que Hervagault vient d’en appeler au tribunal près duquel vous exercez. Dans le cas où cet individu serait en effet traduit devant le tribunal de Reims et qu’il serait acquitté, vous prendriez les mesures nécessaires pour qu’il fût amené sur le champ par devers moi.»

Quelques mois plus tard, en septembre 1802, Fouché, qui ne tient pas à laisser Hervagault subir tranquillement sa peine à Châlons, où se trouvent ses partisans, où sa présence pourrait encore donner lieu à de nouvelles intrigues, fait transférer discrètement le prisonnier à Bicêtre, dans une sinistre prison où les criminels attendent soit leur exécution, soit leur départ pour le bagne. Jean-Marie Hervagault, dont le seul crime est d’avoir profité de la crédulité et de la bêtise humaines, va y vivre pendant dix ans dans des conditions épouvantables, abandonné de tous, sans contact avec le monde extérieur, enfermé dans un cabanon de la partie de la prison réservée aux aliénés... Celui que l’aristocratie marnaise avait longtemps considéré comme le descendant des rois de France est mort le 8 mai 1812, à l’âge de 31 ans.

 

1825 Victor Hugo découvre Esmeralda et Quasimodo

Le 26 mai 1825, un grand fiacre de location, flanqué sur le côté d’une grande malle, s’approche de Reims. Il est occupé par quatre voyageurs, des amis : l’écrivain Charles Nodier, le peintre Alaux, dit «le Romain» parce qu’il a eu le prix de Rome, M. de Cailleux, de l’administration des Beaux-Arts, et un jeune homme de 23 ans : Victor Hugo. Ce n’est pas encore le vieillard barbu dont l’image sera reproduite à des milliers d’exemplaires, mais un garçon aux cheveux assez longs rejetés en arrière, au visage rasé faisant mieux ressortir ses lèvres minces, un nez grand et fin. Il est encore peu connu du public, mais sa première œuvre, Odes et poésies diverses, a été lue par le roi Louis XVIII. Ce qui lui vaut aujourd’hui l’honneur d’être invité au sacre de Charles X qui, selon la tradition, a lieu à Reims.

Arrivé à Reims, Victor Hugo s’empresse d’écrire à Adèle, la jeune femme qu’il a épousée il y a trois ans, dont il est éperdument amoureux, et qu’il vient de quitter pour la première fois, le jour où leur fille Léopoldine perçait sa première dent. «Que je suis content de ma Didine, mon Adèle, écrit-il, Elle a donc une dent et une dent enfantée sans douleur! Dis lui bien en l’embrassant mille fois que son petit papa est satisfait en cette occasion et qu’il portera à sa maman de bons biscuits de Reims qui rendront son lait plus sucré.»

Reste pour les quatre amis à trouver où se loger. Ils ne font pas partie des personnages officiels pour qui le gouvernement a fait retenir des logements chez des particuliers. Quant aux hôtels, ils sont tous complets. Ils trouvent finalement l’hospitalité dans le salon d’une actrice du théâtre de Reims, Mlle Florville. Un canapé et trois matelas sur le sol composent ce dortoir inespéré.

Victor Hugo profite des deux journées précédant le sacre pour visiter Reims. Premier arrêt devant la cathédrale. «Elle est admirable, dit-il, comme monument d’architecture gothique. Il faudrait un an pour tout voir et tout visiter.» Il renouvellera son admiration dans les notes de Choses vues : «Cette cathédrale de Reims est belle entre toutes... La façade est une des plus magnifiques symphonies qu’ait chantée cette musique, l’architecture. On rêve longtemps devant cet oratorio. De la place, en levant la tête, on voit à une hauteur de vertige, à la base des deux clochers, une rangée de colosses, qui sont les rois de France. Cela est superbe et farouche...»

Le sacre a lieu le 29 mai. Ce jour-là, les invités doivent être debout à trois heures du matin pour la cérémonie qui commencera à sept heures. Victor Hugo et Charles Nodier sont placés dans la galerie située à gauche de la nef. «Nous avons vu le sacre, mon Adèle, écrira-t-il le jour même à son épouse. C’est une cérémonie enivrante».

Le jeune écrivain trouve après la cérémonie le temps de flâner en ville. Sa promenade l’amène rue Folle-Peine, dans le quartier de Saint-Remi, où il fait provision de noms et de notes qui lui serviront lorsque, cinq ans plus tard, il fera resurgir le Moyen Age dans Notre-Dame de Paris. C’est dans cette rue Folle-Peine que Victor Hugo aperçoit, dansant dans une cour, une jeune gitane qui lui inspirera le personnage d’Esmeralda. Le même jour, en visitant la basilique, il croise le sonneur de Saint-Remi, Albert-Henri Nicart, un homme d’une trentaine d’années, bossu, petit. Il lui inspirera, lui, le personnage de Quasimodo.

Puis Victor Hugo quitte Reims, «où la vie est hors de prix, dit-il. Hier, à nous quatre, nous avons mangé 81 francs en déjeuner et dîner. Une omelette coûte 15 francs, un plat de pois 13 francs, etc. Cinq petits pains 42 sous.» Avant son départ, il rencontre Chateaubriand, qui est pair de France et était invité au sacre comme commandeur de l’ordre de Saint-Esprit.

L’écrivain reviendra à plusieurs reprises à Reims. En 1838, il envoie un dessin de la cathédrale à sa fille Léopoldine — qui mourra dans un accident en 1843. Il         passera rapidement à Reims en 1840, et y reviendra en 1871. «Aujourd’hui, écrira-t-il, je reviens vieux dans cette ville qui m’a vu jeune, et au lieu du carrosse du roi de France, j’y vois la guérite blanche et noir d’un soldat prussien...»

 

1854 L’inauguration du chemin de fer
         d’Épernay à Reims : une belle fête

Le 4 juin 1854 voit enfin l’arrivée du chemin de fer à Reims. Un événement considéré comme l’un des plus importants en ce XIXe siècle. On sait la profonde déception des Rémois lorsque le projet de ligne reliant Paris à Strasbourg avait choisi le tracé par Châlons et Épernay, laissant Reims à l’écart. Une pétition couverte de 13245 signatures avait alors été adressée à la Chambre des députés, qui décida l’exécution d’un embranchement d’Épernay à Reims.

Des études, des discussions, de nombreux rapports se succédèrent et retardèrent la mise en chantier de cette voie qui devait rendre tant de services aux Rémois et au commerce local. Il faudra attendre cinq ans après l’inauguration de la ligne Paris-Strasbourg pour voir enfin le premier train venant d’Épernay arriver à Reims.

Le conseil municipal décide que l’inauguration de la ligne aura lieu le 4 juin, jour de la Pentecôte, et que cela mérite une grande fête. Une affiche, signée du maire Édouard Werlé, en fixe le programme, qui sera rigoureusement suivi.

A 13h30, ce 4 juin, jour d’allégresse pour les Rémois, un cortège officiel quitte l’hôtel de ville pour gagner l’embarcadère du chemin de fer. De son côté Mgr Gousset, archevêque de Reims, s’y rend processionnellement, entouré de ses vicaires généraux et accompagné du clergé des paroisses. Parti de la cathédrale, le cortège gagne la gare par les rues Tronsson-Ducoudray, de Vesle, Saint-Jacques et la place Drouet-d’Erlon. Les immeubles sont pavoisés. Au bout de la place, on a dressé des mâts avec des oriflammes. Celles-ci flottent également au sommet des tours de Notre-Dame, en haut du clocher de Saint-Jacques et du campanile de l’hôtel de ville. «Le quartier de la Couture, écrit un journaliste, va prendre, par suite de l’exploitation du chemin de fer, une importance nouvelle, son aspect sera transformé, son activité doublée, la valeur des propriétés fortement accrue. Il nous paraît tout naturel que les habitants en témoignent leur satisfaction.»

A 16 heures, la foule des invités a pris place dans les trois tentes dressées à l’emplacement de la future gare en projet. Les toiles sont maintenues par des perches portant des oriflammes et des drapeaux maintenus par des cartouches décorés du chiffre de l’empereur et de l’aigle impériale. La tribune centrale, plus élevée, abrite un autel garni de quatre chandeliers et d’un tabernacle.

Enfin, à l’heure prévue, le train inaugural, composé de douze wagons, amenant diverses autorités du département et des représentants de la Compagnie de l’Est, s’arrête devant les tribunes. La locomotive siffle, des tambours battent aux champs et la foule applaudit.

Le maire Édouard Werlé prononce un discours dans lequel il souligne l’importance de la nouvelle ligne pour l’avenir du commerce rémois. Puis l’archevêque bénit les trois locomotives qui se trouvent devant lui, comme il a béni six ans plus tôt les premières péniches arrivées sur le nouveau canal.

La cérémonie terminée, le cortège se rend à la cathédrale pour le chant d’un Te Deum. Puis l’archevêque offre en son palais un banquet aux autorités et aux hauts fonctionnaires. A la même heure, les autres invités sont réunis à la salle Besnard (salons Degermann). La fête n’est pas terminée : à la tombée de la nuit, un feu d’artifice sera tiré dans les Promenades, où l’on dansera une partie de la nuit et d’où l’on pourra admirer une locomotive portant, en lettres de feu : la ville de Reims reconnaissante...

La nouvelle ligne sera exploitée dès le lendemain 5 juin. Le trajet de Reims à Épernay dure cinquante-cinq minutes. Chaque jour, six trains l’empruntent dans chaque sens. Le prix du voyage simple est fixé à 3F20, 2F40 ou 1F80 selon la classe.Jusqu’en 1860, en attendant la construction d’une gare, on se contentera de bâtiments en bois. Et d’autres lignes seront ouvertes : la ligne des Ardennes en 1858, celle de Soissons en 1862, celles de Châlons et de Laon en 1863.

 

 

1885 Après bien des polémiques, ouverture du lycée
         de jeunes filles

Les garçons ont déjà leur lycée, créé en 1804, à l’époque napoléonienne. Les filles, elles, ont attendu longtemps pour avoir aussi leur lycée, que l’on ouvre enfin en 1885, après quelques années de polémiques et d’incertitude. Il est vrai que nous sommes encore à une époque où il est courant de penser que les jeunes filles n’ont droit qu’à un enseignement primaire. Au-delà de 13 ans, il est admis que les unes iront travailler comme ouvrières ou comme domestiques, tandis que les autres, plus favorisées, se prépareront, en attendant leur mariage, à leur rôle futur d’épouse et de mère de famille. On leur consent quelques formations considérées comme mineures : des arts d’agrément, la musique et la danse, les travaux d’aiguille, l’économie domestique.

Cette vision de la jeunesse commence à changer lorsqu’est votée, en 1880, une loi instituant l’enseignement secondaire des jeunes filles. Une loi que les édiles rémois mettront bien du temps à appliquer... Non parce qu’ils se désintéressent des problèmes d’enseignement. Ils sont occupés à appliquer en priorité les décrets de Jules Ferry sur la laïcisation des écoles primaires. Le maire Victor Diancourt a expulsé les Frères de leurs cinq écoles, où ils ont été remplacés par des instituteurs laïques. On se contente d’organiser pour les filles des cours d’enseignement ménager. «Le travail des femmes en dehors du logis, déclare le maire au cours de l’inauguration d’une école ménagère, doit être une exception. Sa place est au foyer domestique. La  véritable profession de la femme mariée, c’est d’être une épouse honorable, une bonne mère de famille.» Le docteur Octave Doyen, élu maire en 1881, développera la même idée : «Il faut préparer les jeunes filles à devenir les compagnes éclairées du chef de famille, les gardiennes économes et laborieuses du foyer domestique.» Il ne reste alors aux filles souhaitant une éducation plus complète qu’à s’inscrire dans des pensionnats religieux.

Une curieuse polémique, opposant deux sectarismes, s’instaure lorsque l’on apprend l’ouverture du premier lycée de jeunes filles à Montpellier. Dans des articles violemment anticléricaux, le journal L’Indépendant rémois dénonce la «tutelle occulte» des cléricaux auxquels sont soumis les pensionnats. «Arracher à l’influence cléricale la moitié de la France serait le plus grand bienfait dont pourrait s’enorgueillir la République.»

Le journaliste s’en prend aussi aux jésuites, qui encouragent «cette éducation désastreuse, mélange de savoir insuffisant et de religion fanatique.» Pour lui, il n’y a qu’un seul remède : la création d’un lycée de jeunes filles.

De son côté, le journal conservateur Courrier de la Champagne prévoit l’échec d’un lycée de jeunes filles. Il ironise : «Lorsque nous aurons l’honneur et le bonheur de posséder à Reims un de ces admirables établissements, la première chose que feront nos édiles républicains, leurs amis,et les amis de leurs amis, ce sera d’envoyer leurs filles dans les pensionnats plus ou moins “cléricaux” de la ville et de la banlieue.» Le journal s’élève contre le gaspillage qui va être fait  de «l’argent des contribuables» et affirme que l’on va dans ce lycée «travailler énergiquement à former des filles sans religion, sans aucun de ces principes supérieurs qui créent l’esprit de sacrifice et de dévouement, des femmes et des mères de famille sans Dieu».

Pauvre lycée, dont la naissance se prépare dans ce climat empoisonné de diatribes et d’intolérance! Finalement, le conseil municipal souhaite malgré tout la création d’un lycée de jeunes filles. La principale raison de cette décision est une question de «prestige municipal», estime Gilberte Ronnet dans son Histoire du lycée de jeunes filles de Reims : «Le conseil supérieur de l’Instruction publique a autorisé la création de lycées au Havre, à Rouen, Besançon, Nantes et Lyon. Dans la Marne même, Vitry-le-François demande à créer un collège. La ville “la plus importante de l’Est” resterait-elle en arrière ?...»

La création se fera encore attendre. Les discussions, les polémiques, les retards continuent pendant deux ans, jusqu’à l’annonce officielle par décret du 19  mai 1884 : «Le ministre de l’Instruction publique vient d’autoriser la création d’un lycée de jeunes filles à Reims. Cet établissement recevra  des externes et des demi-pensionnaires. Il sera ouvert lorsque la Ville aura terminé la construction et l’aménagement des bâtiments.»

Où placer de lycée?  On pense d’abord aux bâtiments du vieux théâtre (après la construction du théâtre actuel) entre la rue de Talleyrand et la rue du Clou-dans-le-Fer. Puis aux locaux de l’ancienne abbaye de Saint-Denis, rue Libergier, occupés par le grand séminaire. Finalement, on choisit le vieil hôtel Sainte-Marthe, occupé par l’administration des hospices, situé rue de la Peirière, à l’angle du cours Anatole France et de la rue Voltaire actuels. La cour de récréation s’étendrait sur une partie de l’actuel terrain de jeux Saint-Symphorien.

L’architecte Ernest Brunette y fait procéder rapidement aux aménagements, et le 1er octobre 1885, le maire Henri Henrot annonce, pour le 6 octobre, l’ouverture officielle du lycée de jeunes filles. La directrice est Mlle Trésaume, agrégée de sciences, originaire de Barbonne, près de Sézanne. Il n’y aura aucune cérémonie d’inauguration, pour éviter toute manifestation en pleine période électorale. On attendait 25 élèves pour cette première rentrée. Dès le premier jour, il y en a 85. Un effectif qui va s’accroître en cours d’année pour atteindre 155, et jusqu’à 257 les années suivantes.

Au cours de la séance du conseil municipal du 6 novembre 1885, le maire a donné la description suivante de l’établissement : «La cour est spacieuse, entourée de trottoirs et d’une galerie vitrée. Elle permet aux élèves de prendre un salutaire exercice. Un préau couvert les abrite quand il pleut. Les classes et les études sont spacieuses. Elles communiquent entre elles par de vastes couloirs. Les laboratoires de physique du 1er étage, de chimie au rez-de-chaussée sont installés dans les meilleures conditions. Enfin les salles de couture et de dessin vont être occupées dans quelques jours. Le réfectoire peut contenir facilement 60 élèves. Toutes les autres installations annexes, comme l’infirmerie, les salles de piano, etc. sont convenablement agencées.»

Voici donc le lycée de jeunes filles bien parti. Il sera transféré en 1910 dans l’école Saint-Joseph, l’ancien collège des Jésuites du faubourg Cérès. Avec plus de 300 élèves, il deviendra alors l’un des plus importants lycée de province. C’est aujourd'hui le lycée mixte Jean-Jaurès.

 

1893  Le drame de l’impasse Saint-Jacques

Septembre 1893. Dans la matinée, les vendeurs de journaux parcourent les rues en clamant : «Drame dans l’impasse Saint-Jacques! Trois personnes empoisonnées! Horribles détails!»... On s’arrache les journaux pour lire les articles consacrés à ce fait divers extraordinaire.

Le drame a touché une famille qui habite le troisième étage de l’immeuble du 27 impasse Saint-Jacques. Les victimes sont M. Beuf, sa femme et leur fils Albert, âgé de 15 ans. Il y a quelques jours, M. Beuf ressentit de vives douleurs au ventre. Il avait l’impression que l’on introduisait dans son intestin un fil de laiton rougi à blanc. Très courageux , il prétendit que ce n’était rien et continua à vaquer à ses occupations.

Le lendemain, sa femme ressentit à son tour les mêmes douleurs, et le surlendemain le jeune Albert était lui aussi pris de coliques et se tordait de douleur. On appela un médecin, qui déclara aux trois malades qu’ils avaient été empoisonnés. Par quoi? Ils n’avaient pas mangé de champignons, ni aucune nourriture douteuse. Vingt-quatre heures après, les membres de la famille Beuf meurent dans de terribles convulsions.

La police ouvre une enquête. Et voici ce qu’elle découvre. Les Beuf avaient une bonne qui, à côté d’autres qualités, était voleuse. Elle avait pris l’habitude de cacher les produits de ses rapines dans le réservoir situé sur une fontaine en grés qui alimentait en eau toute la famille. Comme la fille n’était pas seulement voleuse, mais aussi volage, elle recevait, en l’absence de ses maîtres, des militaires, pour lesquels elle professait un véritable culte. Elle tenait à conserver un souvenir de chacun de ses amoureux. Après les avoir grisés, elle s’amusait à leur  soustraire une partie de leur équipement, surtout les coiffures, qui allaient rejoindre dans le réservoir les autres objets volés.

Les policiers, en vidant le réservoir, y trouvent un étonnant fatras : des plumeaux, des torchons, quatre boîtes de cigares entamées, de vieux mouchoirs, un képi de fantassin, un shako d’artilleur, un casque de dragons... et une clarinette! Depuis des mois, la famille Beuf buvait l’eau provenant de cette mixture malsaine. Ils ont fini par mourir empoisonnés.

La bonne, interrogée, affirme qu’elle ne pensait pas «faire mal».

Le plus triste : deux autres enfants en bas âge des époux Beuf, qui étaient en nourrice à Cormontreuil, ont échappé à la mort. Ils restent seuls...

© Editions Dominique Fradet 2003   Reproduction interdite