Éditions Fradet




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Être Arménien
en Turquie

Hrant Dink

Prix Armenia
2009




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Elle avait d’abord été reportée, puis annulée sur ordre du tribunal administratif d'Istanbul. Pourtant le Premier ministre Recep Tayip Erdogan et le ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül s’étaient prononcés en sa faveur. La conférence intitulée «Les Arméniens ottomans au temps du déclin de l'empire», qui devait s’ouvrir le 23 septembre 2005 à l’université du Bosphore, a pu finalement avoir lieu les 24 et 25 septembre à l’université Bilgi d’Istanbul. Un événement salué ultérieurement en ces termes à la Une du quotidien Radikal : «Même le mot génocide a été prononcé lors de la conférence, mais la terre continue à tourner et la Turquie est toujours là...»
«La question arménienne»... C’est de cela qu’il s’agit dans cet entretien de Hrant Dink avec le journaliste Ertugrul Mavioglu publié par Radikal – un quotidien du groupe Dogan qui s’adresse à un public d’«intellectuels libéraux» – dans son édition du 13 février 2006.

La question arménienne

13 février 2006

Question : D’après vous, que s’est-il vraiment passé en 1915?
Réponse : S’il faut mettre un nom sur ce qui s’est passé en 1915, il n’y a pas place dans mon esprit pour le moindre doute à ce sujet, mais je ne me soucie pas outre mesure de cette question d’appellation. La perception de l’événement peut constituer un problème, mais pas pour moi.
Au final, nous avons affaire à une histoire qui a été intériorisée au plus profond de chacun de nous. Ce qui a été vécu a profondément marqué nos corps et nos personnes. Ceci est vrai pour tous les Arméniens ; mais les Arméniens vivant en Turquie ont cette chance que les autres n’ont pas : c’est de ne pas vivre le traumatisme que vivent ces derniers. Nous avons un médicament qui guérit ce traumatisme, c’est de pouvoir vivre avec les Turcs. Si vous arrachez un être vivant à la terre sur laquelle il a vécu pendant des siècles, en vérité vous le livrez au néant. Le peuple arménien a été coupé de ses racines trois fois millénaires et condamné depuis quatre-vingt-dix ans au néant et à l’indétermination. Le peuple arménien vit ce traumatisme et la douleur de ne plus être lié à ses racines. Et même si la naissance d’un État arménien peut apparaître comme un élément susceptible de faire disparaître ce traumatisme, l’ampleur du traumatisme l’en empêche.

Q : D’après les thèses officielles turques, à partir de 1919, ce seraient près de 650 000 Arméniens qui seraient revenus en Anatolie. Est-ce exact ?
R : Monsieur Yusuf Halaçoglu devrait rectifier certaines assertions qu’on trouve dans ses livres à propos de ces événements et qui sont autant de falsifications de la vérité. (1) Sinon il est rigoureusement impossible de prendre en considération d’autres informations contenues dans ses ouvrages. Le sérieux qu’on peut attendre d’un homme de science lui impose de rectifier des données qui sont manifestement fausses. C’est là le propre d’une démarche scientifique. Par ailleurs, si l’on avance que 650 000  Arméniens sont revenus en 1919, et si l’on est en mesure d’expliquer ce qu’ils sont devenus, alors nous pourrons prendre cette thèse au sérieux. Mais d’après les informations que j’ai pu recueillir dans les documents de Lausanne, il apparaît que le nombre d’Arméniens qui sont revenus était de 300 000 : 130 000 à Istanbul et 170 000 dans les différentes régions de l’Anatolie.
En réalité nous ne disposons pas des éléments qui nous permettraient de savoir combien de ces Arméniens qui sont revenus ont pu manifester leur identité ni combien ont pu être islamisés à cette époque. L’histoire républicaine parle de 60000 Arméniens vivant à Istanbul. On peut également parler d’une très, très faible présence arménienne dans les régions de Malatya et de Sivas.
Il se pourrait même que, sur un point, je sois d’accord avec Monsieur Halaçoglu. Des Arméniens sont revenus. Mais que sont-ils devenus par la suite ? Que sont devenus les enfants adoptés, les jeunes filles ? Nous sommes ouverts à toute explication. Parce que, sur ce sujet, je ne pense pas que le monde arménien soit très honnête. Quand j’interroge les historiens arméniens à propos des survivants, on me répond chaque fois de ne pas me mêler de cette question. Ce dont je ne dois pas me mêler pourrait, pensent-ils, nuire à la thèse selon laquelle «ce sont un million et demi d’Arméniens qui ont été tués». Dire qu’ils ont été tués sert mieux leur affaire. Mais nous apprenons chaque jour que des gens ne sont pas morts. Dans ses écrits, Bekir Coskun raconte que sa grand-mère était arménienne. Combien d’autres sont dans le même cas ?
Parler des morts ne nous conduit pas à une solution juste et équitable. Parlons plutôt un peu des survivants. Voyons un peu ce que les survivants sont devenus. Si nous nous intéressions un peu plus à eux, peut-être pourrions-nous mieux nous comprendre. Peut-être nous découvririons-nous parents proches. Si on parle de rapprochement, voyons ce que la vie nous révélera. Dès qu’il apparaîtra que ceux-ci ou ceux-là sont des survivants, je suis sûr qu’à ce moment-là les gens ne se mépriseront plus aussi facilement en traitant l’autre de «bâtard d’Arménien» ou d’«avorton d’Arménien».
L’Anatolie a une histoire très compliquée. Dans ce contexte, les Arméniens non plus n’ont pas toujours fait attention au vocabulaire qu’ils utilisaient.
Sans doute tout le monde ne se trouvera-t-il pas une famille lointaine arménienne, mais les histoires vécues par les uns et les autres vont contribuer à nous rapprocher. (2)

Q : Quel regard portez-vous sur la façon dont, depuis des années, l’expression «Arménien turc» s’est imposée dans le vocabulaire en Turquie?
R : Pour avoir dit «Je ne suis pas turc, mais arménien et citoyen de Turquie», j’ai été traîné devant les tribunaux. Ces paroles ont été perçues comme une insulte à l’identité turque. Je suis d’une nature qui prend soin de ne pas construire mon identité aux dépens de celle des autres. Sans parler de l’identité turque, je ne pourrais pas insulter l’ethnicité de qui que ce soit. Mais qu’ils ne m’en veuillent pas, je suis arménien et citoyen turc. Je ne suis pas turc. Je pense que ce n’est pas la turcité, mais la citoyenneté turque qui est un concept susceptible de tous nous réunir. Et puis, pourquoi essayer de faire endosser de force à quelqu’un une identité dont il ne veut manifestement pas ?

Q : D’ailleurs n’y a-t-il pas de discrimination de fait? Par exemple, les Arméniens font leur service militaire, mais ils ne pourront jamais devenir officiers dans l’armée...
R : Il existe en effet de telles choses. D’un côté, la Turquie pratique la discrimination négative. Mais, d’un autre côté, ils veulent que vous vous sentiez turcs. Je le ferai par peur, mais ils ne peuvent pas me turquiser en me faisant peur, ce ne serait d’aucune utilité pour personne. Ils parlent d’Arménien turc, de Juif turc ou de Grec turc. Bien. En parlant du Turc, devrons-nous également parler d’un Turc turc ? Et les Turcs d’Allemagne, comment se situeront-ils alors ? Parlerons-nous des Turcs allemands ? C’est ce qu’on a vécu dans un passé récent. Tu voudrais que les Turcs de Bulgarie puissent proclamer haut et fort leur identité turque, ce serait légitime et naturel, mais lorsque les Arméniens défendent leur propre identité, on leur dit «non». Tout cela n’est qu’hypocrisie.

Q : D’après vous, où se trouve la solution ou, pour le dire autrement, que veulent les Arméniens ?
R : En tout premier lieu, il faut du temps et des informations. Je pense qu’après quatre-vingt-dix ans les hommes politiques, le peuple et les intellectuels, pour la majorité d’entre eux, ne connaissent pas la réalité. Le temps est à la recherche, à l’investigation et à la connaissance de la réalité.
Qu’il s’agisse des pressions exercées sur la Turquie depuis l’étranger pour une «reconnaissance» ou de celles qu’on exerce en Turquie sur la société pour qu’elle s’en tienne au «déni», ce sont des injustices dans les deux cas. Nous avons besoin d’un processus dans lequel l’information et l’expression se libéreront. À mesure que notre démocratie se développera, à mesure que nous apprendrons la vérité, nos mentalités commenceront à évoluer. La liberté d’expression est un impératif. Une Turquie qui ne se parle pas à elle- même ne sera pas en mesure de parler avec les Arméniens.
L’ouverture de la frontière entre la Turquie et l’Arménie, le développement de relations diplomatiques tiendront le rôle de moteur dans la recherche de solutions aux problèmes. Si une telle relation venait à commencer, la normalisation des rapports entre les deux peuples pourrait également s’amorcer. Nous n’avons aucune intention de rester plantés dans l’histoire. L’essentiel est de préserver notre avenir. La question de l’indemnisation pourrait également, dans le cadre de ce processus, prendre une forme plus normale et, disons, acceptable. Si les deux pays en venaient à fonder des relations de proximité, ils pourraient commencer à envisager des projets de développement communs. Et pourquoi la Turquie, l’Europe et le monde ne viendraient-ils pas en aide à cette pauvre Arménie ?

Hrant DINK

Traduction : François Skvor.

Extrait de : Hrant Dink, Être Arménien en Turquie. © Éditions Fradet, 2007, pour l'édition en langue française. Tous droits réservés.

N.D.E.
1. Président de l’Institut de l’histoire turque, Yusuf Halaçoglu est un des tenants de la «version officielle» qui réfute la thèse du génocide.

2. Chroniqueuse dans plusieurs journaux turcs et écrivain, Elif Safak déclarera à ce sujet : «Je pense que les grand'mères peuvent jouer un rôle extrêmement important qui n'a pas été reconnu ni d'un côté ni de l'autre. Comme vous le savez, il y a eu des centaines et des milliers d'enfants, de petites filles rendues orphelines après 1915. La plupart d'entre elles sont restées en Turquie où elles ont été converties à l'islam et turquifiées. Beaucoup de gens ont des grand'mères arméniennes mais ils ne le savent pas; il est important de révéler ces histoires à la fois par respect pour ces femmes et aussi parce qu'elles peuvent estomper les frontières nationalistes et faire un pont sur le fossé. (Entretien avec Elif Safak, Znet, 30 septembre 2006. Trad. Louise Kiffer.)