Éditions Fradet
 

 


Reims 1000-1600
Six siècles d'événements


Daniel Pellus


Reims 1600-1800
Deux siècles d'événements

Daniel Pellus


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Reims 1900-2000
Un siècle d'événements

Daniel Pellus





Reims 1000-2000 :
dix siècles d'événements

1211 : l’archevêque de Reims
pose la première pierre
de la nouvelle cathédrale

par Daniel Pellus

    Très exactement un an après l’incendie qui a détruit l’église carolingienne, le 6 mai 1211 donc, l’archevêque Aubri de Humbert, entouré de nombreux prélats, pose la première pierre de la nouvelle cathédrale de Reims, celle que nous admirons encore et qu’admirent chaque année des milliers de touristes.

    Manifestement, l’archevêque n’a pas perdu un temps précieux à pleurer sur les ruines de l’ancienne cathédrale. C’est un homme de décision. Son archevêché est l’un des plus puissants du royaume. Successeur de saint Remi, apôtre des Francs, il dispose de la couronne. Il faut donc à Reims une nouvelle cathédrale. Aubri de Humbert veut qu’elle soit un chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvres qui surgissent un peu partout en France.

    Nous sommes à l’époque où, en effet, jaillit dans le pays une merveilleuse floraison d’églises ogivales. Les églises de Noyon et de Sens sont des créations du xiie siècle. La cathédrale de Laon, commencée en 1174, est en voie d’achèvement. Le chœur et la nef de Notre-Dame de Paris, commencés en 1160, sont terminés. Et on a entrepris, dès la fin du xiie siècle, la construction des cathédrales de Bourges et de Chartres.

    L’histoire ne sera pas toujours très gentille pour l’archevêque Aubri de Humbert. Le bruit courut que l’incendie avait été allumé volontairement «dans le but de supprimer un édifice vieux, démodé, et de le remplacer par un monument somptueux comme on en élevait de toute part». Plusieurs historiens, reprenant ces rumeurs, iront juqu’à mettre en cause l’archevêque lui-même, prétendant qu’il aurait prêté la main à l’incendie «pour illustrer son épiscopat par la construction d’un monument colossal».

    Ces allégations sont difficilement croyables. Au Moyen Age, pour démolir une vieille église qui avait fait son temps, il n’était pas besoin de recourir à de tels moyens, surtout quand on était archevêque de Reims. D’autre part, à l’époque, on savait très bien qu’en mettant le feu à une église, on risquait de détruire une ville entière et faire de nombreuses victimes. Il eût fallu que l’archevêque de Reims fût un criminel pour se prêter à un tel acte.

    Disons simplement que la destruction de la seconde cathédrale de Reims est arrivée à point... Elle a permis, à une époque où l’art ogival était en pleine expansion, la construction de l’un des plus purs joyaux de l’art essentiellement français que fut l’architecture du xiiie siècle.
Comment furent financés les travaux de la cathédrale de Reims, un édifice dont la construction est impensable au xxie siècle? Comment a-t-on trouvé les sommes énormes nécessaires pour la réalisation d’un tel projet? On explique ce «miracle» par l’esprit qui régnait dans les «siècles de foi» que furent les xie, xiie et xiiie siècles. C’était l’époque où les gens n’hésitaient pas à verser «leur sang, leur sueur et leurs richesses pour procurer la gloire du Seigneur». Les uns partaient défendre le tombeau du Christ dans ces fantastiques croisades lointaines. Ceux qui restaient participaient à l’édification de prestigieuses cathédrales comme on n’en fait plus depuis. Les riches donnaient leur or. Lorsqu’ils y mettaient de la mauvaise volonté, les archevêques, qui étaient de puissants seigneurs, savaient les y contraindre. Le pauvre donnait aussi son denier, ou tout simplement son travail.

    L’archevêque de Reims commence par donner tout l’argent dont il dispose, et il est imité, dit-on, par les chanoines qui abandonnent leur trésor. Cela ne suffit pas pour financer la construction. Mais Aubri de Humbert, décidé malgré tout à mener les choses rondement, choisit sans tarder un architecte et lui dit : «Commencez! Dieu et les hommes nous aideront!»

    Ce sont donc les hommes que l’on met à contribution pour financer le chantier de la cathédrale. Le clergé lance de grandes quêtes dans le pays. Les quêteurs organisent dans les villes des fêtes solennelles, exposent au public, au cours de sortes de grands meetings, le but de leur mission, en promettant en échange des indulgences aux bienfaiteurs.

    L’historien Anquetil raconte la façon fort curieuse dont sont organisées ces «tournées» : «Quand il avait été décidé dans le Chapitre qu’on ferait une collecte pour les besoins pressants de l’église, les chanoines choisissaient entre ceux dont les talents promettaient un heureux succès. On les munissait de reliques, de lettres de recommandation, de bulles apostoliques, et de toutes les autres choses nécessaires à leur mission. Ils partaient acompagnés de tout le clergé qui les conduisait jusqu’aux portes de la ville en chantant des psaumes. Le peuple continuait le cortège jusqu’au lieu le plus proche. Arrivés dans une église, ils y déposaient respectueusement leurs reliques, faisaient élever devant la porte une tribune, et haranguaient la multitude qui, touchée de leurs discours pathétiques, s’empressait d’obtenir  par ses aumônes les indulgences qu’ils lui présentaient... La récolte était surtout abondante dans les lieux soumis à quelque interdit. A l’arrivée des pieux collecteurs, tout le lugubre appareil de l’excommunication disparaissait : on ornait les églises, les cloches sonnaient, on célébrait les Saints Mystères. Les gens de la campagne surtout, charmés de ce changement inespéré, regardaient ceux qui leur procuraient ce bonheur comme des anges de paix envoyés pour les tirer du deuil et de l’affliction, et se faisaient un devoir de piété de contribuer de leurs biens à la bonne œuvre qu’on leur proposait.»

    Mais les choses n’iront pas toujours très bien. Les chanoines finiront par se lasser de cette besogne et se feront remplacer de plus en plus par des prêtres qui y mettront moins d’ardeur. Le bon peuple commencera sans doute, lui aussi, à se lasser de verser le plus clair de son argent pour s’acheter le paradis. Et il y aura aussi les escrocs, imposteurs et filous qui sauront profiter de l’aubaine. Au bout d’un certain temps, on s’aperçoit que la région est infestée de faux prêtres munis de fausses reliques, de fausses bulles qui racontent de faux miracles... plus beaux que les vrais, et s’emplissent les poches sans vergogne. Cette corruption amènera les conciles à interdire les collectes dans le pays. Mais l’archevêché de Reims avait déjà amassé une somme suffisante pour la mise en chantier. On ne fera appel à nouveau à la générosité publique que plus tard, et à plusieurs reprises. Car la construction de la cathédrale, commencée en 1211, doit durer deux siècles...

    Il faudra attendre les recherches de Louis Demaison, archiviste de Reims de 1879 à 1913, pour connaître le nom de l’architecte à qui l’on doit les plans de la cathédrale. Il s’agit de Jean d’Orbais, un homme qui tirait son nom du bourg d’Orbais, où l’on pense qu’il dut apprendre le  métier d’architecte. C’est lui qui édifia le chœur de la cathédrale, et mourut sans doute avant de l’avoir achevé en 1231.

    D’autres architectes prirent le relais : Jean le Loup de 1231 à 1247, Gaucher de Reims de 1247 à 1255, Bernard de Soissons de 1255 à 1290 et Robert de Coucy de 1290 jusqu’à sa mort en 1311. Il est certain que ces hommes qui ont succédé au premier et grand architecte n’ont fait qu’exécuter ses plans. La merveilleuse unité de style de l’édifice de Reims le prouve de façon suffisamment claire.

    Extrait de Reims 1000-1600 - Six siècles d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2007. Tous droits réservés.