Éditions Fradet
 

 


Reims 1000-1600
Six siècles d'événements


Daniel Pellus


Reims 1600-1800
Deux siècles d'événements

Daniel Pellus


Reims 1800-1900
Un siècle d'événements

Daniel Pellus


Reims 1900-2000
Un siècle d'événements

Daniel Pellus





Reims 1000-2000 :
dix siècles d'événements


 

 

1790 : la cathédrale de Reims
perd son chapitre

par Daniel Pellus

    Le 24 novembre 1790, la municipalité de Reims annonce la suppression du chapitre et l’interdiction aux chanoines de la cathédrale d’exercer leurs fonctions canoniales. Le chapitre compte alors dans ses rangs 64 chanoines, dont treize natifs de Reims, dix-huit du diocèse de Reims, le reste originaires de diverses régions de France. Ils vont se disperser. Certains restent à Reims, et quelques-uns retrouveront leurs fonctions en 1821. Leur réaction après cette brutale interdiction, exprimée dans une lettre adressée au district, est calme, digne et simple dans la forme et dans le fond :

    «Le coup le plus douloureux pour nous est frappé, et nous en porterons l’impression jusqu’au tombeau. Au milieu de nos disgrâces, il nous était resté jusqu’à ce moment la consolation de pouvoir remplir les devoirs du culte public attaché à notre institution. Aujourd’hui que des défenses rigoureuses y mettent obstacle, nous devons courber la tête sous le poids de l’autorité et céder à la force sur ce point, ainsi que nous l’avons déjà fait sur le dépouillement des biens dont le chapitre était en possession.»
La lettre, signée par le prévôt de Maurous et son secrétaire Massigas, conclut : «Fidèles aux maximes de l’Évangile, nous nous ferons toujours un devoir de donner l’exemple de l’obéissance à l’autorité temporelle en tout ce qui est de sa compétence, et ne sera point opposé à la religion catholique, apostolique et romaine, dans le sein de laquelle nous voulons vivre et mourir...»

    Que va-t-il advenir des constructions appartenant au chapitre, qui constituaient jusqu’à la Révolution une ville dans la ville? C’était un petit État accolé au chevet et à toute la partie nord de la cathédrale, et était limité de l’autre côté par l’actuel cours Anatole-France, la place Royale, la rue Carnot et la rue Tronson-Ducoudray. Un domaine auquel on ne pouvait accéder que par deux portes gardées et dont on pouvait, quand on le désirait, interdire l’entrée.

    Cette petite ville, que l’on appelle aussi le chapitre, était le domaine des chanoines, des gens qui avaient vécu pauvres au début du christianisme, mais avaient fini par représenter une véritable puissance temporelle. Ils étaient les seigneurs d’un «ban» très étendu à l’intérieur des remparts, et percevaient des fermages et divers bénéfices sur de nombreux villages du diocèse. Ce qui, au cours des siècles, ne manqua pas de provoquer quelques conflits avec les archevêques, jaloux de leurs prérogatives que les chanoines avaient tendance à grignoter. Ce chapitre comprenait de nombreux bâtiments : écoles de théologie et de droit canon, bibliothèque, salle de justice, celliers, panneterie et boucherie, les maisons des chanoines, et même une prison où les gens condamnés par les chanoines venaient purger leurs peines.

    Un cloître roman occupait un vaste rectangle près de la tour nord de la cathédrale. L’un de ses côtés s’ouvrait sur une salle capitulaire d’où, en traversant une autre salle appelée «préciosa», on pouvait accéder directement dans la cathédrale par le portail roman du transept nord. Aucune rue ne longeait alors la cathédrale. Un autre côté du cloître était mitoyen avec une petite église, Saint-Michel, qui était la paroisse des bourgeois autorisés à résider dans le ban du cloître. Il n’en reste que la porte d’entrée, au numéro 19 de la place du Chapitre.

    Le quartier subit quelques bouleversements vers le milieu du XVIIIe siècle, lors de la création de la place Royale : on rasa la porte située rue du Grand Credo et plusieurs maisons de chanoines. Les autres bâtiments subsisteront jusqu’en 1794, année au cours de laquelle ils seront vendus aux enchères. Tout ce qui longeait la cathédrale sera démoli pour percer une rue, la rue Notre-Dame, devenue la rue Robert-de-Coucy. Décision que le journaliste Havé qualifiera d’acte de vandalisme : «Appelez cette rue “rue de la Bise” ou “rue des Vandales”!», écrira-t-il dans un article paru dans les Affiches de Reims en 1796.

    Que reste-t-il de ce chapitre qui a fait la loi pendant des siècles, fut souvent critiqué, mais a aussi donné à l’histoire quatre papes (Sylvestre II, Urbain II, Adrien IV et Adrien V), vingt archevêques de Reims, vingt-et-un cardinaux et de nombreux évêques, et dont les écoles ont formé notamment saint Bruno, fondateur des Chartreux, et Jean-Baptiste de la Salle? Quelques arcades du cloître, dégagées en 1925, fragments discrets que l’on a isolés dans un petit jardin appelé “square du Trésor”, parce que là se trouvait la trésorerie du chapitre, et qui abrite aujourd’hui l’office de tourisme. Et la porte du Chapitre, donnant sur la rue Carnot. Construite en 1531, elle est un exemple typique de l’architecture qui a marqué la transition de l’art gothique à l’art de la Renaissance.

    Cette porte fera l’objet d’un petit tour de force réalisé par les architectes et les entrepreneurs qui reconstruiront Reims après 1918. La porte sera démontée entièrement, ses pierres numérotées, et elle sera reconstituée fidèlement sur l’alignement de la rue élargie, un peu en retrait de son emplacement d’origine.

    Extrait de Reims 1600-1800 - Deux siècles d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2005. Tous droits réservés.