Le 8 juillet 1962 à Reims
: de Gaulle et Adenauer
scellent la réconciliation franco-allemande
par Daniel Pellus
C’est
à Reims, en 1945, que la dernière des trois guerres qui ont opposé en
moins d’un siècle la France et l’Allemagne s’est terminée par la
capitulation sans condition des généraux nazis. C’est donc Reims que le
général de Gaulle a symboliquement choisie, dix-sept ans après, pour
servir de cadre à la réconciliation franco-allemande scellée avec le
chancelier allemand Konrad Adenauer au cours d’une «messe pour la paix»
célébrée à la cathédrale le dimanche 8 juillet 1962.

Reims, 8 juillet 1962 : De Gaulle et Adenauer
arrivent à la cathédrale. Photo André Vanderaa.
Dans ses Mémoires,
le général de Gaulle expliquera le choix de Reims, «symbole de nos
anciennes traditions, mais aussi théâtre de maints affrontements des
ennemis héréditaires depuis les anciennes invasions germaniques
jusqu’aux batailles de la Marne. A la cathédrale, dont toutes les
blessures ne sont pas encore guéries, le premier Français et le premier
Allemand unissent leurs prières pour que, des deux côtés du Rhin, les
œuvres de l’amitié remplacent pour toujours les malheurs de la guerre.»
Cet événement que tous s’accordent pour qualifier
d’historique a lieu
le 8 juillet, à l’issue d’une visite officielle en France du chancelier
Konrad Adenauer. Ce jour-là, à 11 heures, venant de Mourmelon où ils
ont assisté à une prise d’armes franco-allemande, de Gaulle et
Adenauer, qui ont pris place dans la même voiture, arrivent devant la
cathédrale. Ils sont accueillis, avec le sourire, par Mgr Marty,
archevêque de Reims. De la foule massée derrière les barrières
s’élèvent des Vive de Gaulle! et quelques Vive Adenauer! De
quatre à cinq mille personnes ont déjà pris place dans le sanctuaire.
Parmi elles, il y a une pléiade de ministres, d’officiers généraux
français et allemands et de personnalités nationales et régionales. Les
deux chefs d’État s’assoient dans le chœur et assistent à la messe
célébrée par Mgr Béjot, évêque auxiliaire, assisté de deux prêtres.
L’un, Mgr René Lallement, est un ancien prisonnier de guerre en
Allemagne. L’autre, le chanoine Lucien Huss, est un ancien déporté au
camp de concentration de Dachau...
Dans
son sermon, Mgr Marty s’adresse au président de la République française
et au chancelier allemand : «La cathédrale est heureuse de vous
accueillir ensemble. Elle vous accueille avec le sourire de son Ange
(...). La Champagne a toujours été un carrefour de peuples. En deçà des
Ardennes, des hommes très différents se sont rencontrés, se sont
affrontés, se sont battus, n’ont pas réussi à se détruire. Pourquoi ne
se rencontreraient-ils pas aujourd’hui et demain pour se connaître,
pour se respecter, pour s’estimer, pour s’aimer, pour s’aider? Notre
prière, ce matin, voudrait autour de vous, Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier, apporter l’assurance d’un travail commun pour
la paix.»
Après
la messe, le cortège officiel se rend à l’hôtel de ville, où les deux
chefs d’État sont accueillis par Jean Taittinger. Le général de Gaulle
rappelle au maire que celui-ci lui a demandé un jour de venir à Reims à
l’occasion d’un grand événement. «Votre vœu est exaucé, lui dit-il, car
la venue à Reims du chancelier fédéral est un événement
important.»
Importance
que vont souligner les deux hommes à la fin du repas servi à l’hôtel de
ville. «Pour animer la grande tâche européenne et mondiale qu’ont à
accomplir en commun les Germains et les Gaulois, déclare le général de
Gaulle en s’adressant au chancelier allemand, il était essentiel que
l’âme populaire manifestât son approbation de ce côté-ci du Rhin. Pour
que votre rôle à vous, dans les relations nouvelles qui sont celles des
deux pays, fût reconnu et célébré comme il convient, il fallait que
chez nous le sentiment public vous rendit hautement hommage. Cela est
fait d’une manière éclatante.»
Konrad
Adenauer répond : «Nous sommes persuadés que les dangers provoqués par
la situation de par le monde ne seront surmontés qu’au moment où les
peuples libres seront unis et solidaires. Cela dans une mesure toute
particulière pour ces deux peuples qui se trouvent placés l’un près de
l’autre au cœur de l’Europe. Pour la France et pour l’Allemagne... Il y
a peu d’années encore ces deux pays vivaient en opposition, en
discorde, en conflit, en âpres luttes. Au cours du dernier siècle, des
millions de Français et d’Allemands ont versé leur sang dans de
terribles combats, y ont perdu leur vie à cause de ces discordes qui
n’ont cessé de régner entre leurs peuples...» Après avoir affirmé sa
détermination de consacrer ses dernières forces à la paix et tout
particulièrement à la paix entre la France et l’Allemagne, le
chancelier conclut : «Je rentre en Allemagne plein de bonheur.»
Adenauer
et de Gaulle se sont quittés peu après, le premier pour regagner Bonn
en avion, le second pour se rendre en voiture à
Colombey-les-Deux-Églises.
Quelques années plus
tard, dans ses mémoires, Mgr Marty tirera la conclusion de cette
journée historique : «Curieusement, dès les vacances qui ont suivi, les
Allemands ont afflué à Reims. Car, en Allemagne aussi, cette cérémonie
avait eu un grand retentissement. Je crois que la réconciliation avec
les Allemands a fait un pas important ce jour-là... Cette visite a été
un signe beaucoup plus efficace que de longues conversations ou de
longs entretiens et, je le crois aussi, de longs discours sur la paix.»
Extrait de Reims 1900-2000 - Un siècle d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2001. Tous droits réservés.